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La Syrie dans l'impasse: de la lutte de libération au conflit régional

Raqqa: ville martyr depuis plusieurs semaines: les forces gouvernementales ont tué 30 personnes dans un raid aérien samedi.

© ALICE Martins - IMAGEGLOBE

09 août 2013 à 11:04 - mise à jour 13 août 2013 à 06:24Temps de lecture6 min
Par Wahoub Fayoumi

La situation humanitaire dans plusieurs régions du pays est catastrophique. "Les derniers chiffres montrent que 6,8 millions de personnes ont besoin d'aide, 4,25 millions ont été déplacées dans le pays et 1,3 millions supplémentaires ont trouvé refuge dans les pays voisins", déclarait en avril Valérie Amos, responsable des opérations humanitaires de l’ONU, soit un tiers de la population totale. Un chiffre qui a encore augmenté depuis lors. 

Malgré une présence dans les camps de réfugiés et, pour certaines, clandestinement, dans le pays, les ONG, peinent à répondre aux besoins de la population. Leurs tâches sont souvent titanesques. Médecins sans frontières lançait par ailleurs un appel en évoquant "une situation catastrophique", et dénonçant les multiples obstacles à l’aide humanitaire dans le pays.

Lieux d'une explosion dans la ville de Raqqa, le 7 août.

"La situation n'est pas globalement catastrophique", précise Georges Corm, politologue libanais, et auteur du "Proche-Orient éclaté". "Mais les zones où se déroulent les combats souffrent beaucoup; c’est aussi le cas des réfugiés, au Liban, en Jordanie ou en Turquie".

Or, sur le terrain, rien ne présage d’une sortie de crise proche. Rébellion, armée loyaliste et groupes kurdes se partagent le territoire, au prix de combats violents.

Les forces en présence en Syrie

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"L'opposition n'est pas capable de renverser le régime, et ce dernier n'est pas capable de reprendre le contrôle de tout le territoire", commente Alain Gresh, journaliste au Monde diplomatique et spécialiste du monde arabe. "C'est l'impasse".

Une impossible négociation

D’autant plus que l’espoir de trouver une solution par la voie diplomatique s’avère difficile. Depuis des mois, des discussions se poursuivent pour l’organisation de ce qu’on a appelé la "conférence de Genève 2".  Dans les cartons, le projet de mettre autour de la table les acteurs principaux du conflit. Un projet sans cesse reporté depuis le mois de mai.

Or, "les bases même de la conférence de Genève 2 ne sont pas claires", explique Alain Gresh. "Les deux parties n'ont pas la même vision. L'opposition va à cette conférence pour mettre de côté le président Assad. Le président Assad voit en fait une opportunité pour une sorte de compromis, mais attention: pas pour un partage du pouvoir".

Pour Georges Corm, "ce processus est vide de sens". Au delà des combats sur le terrain, le politologue pointe les intérêts des diverses forces en présence. "La bataille dépasse de beaucoup le conflit syrien", estime-t-il. "La Russie et l'Iran ne vont pas céder; c'est une bataille contre l'hégémonie occidentale dans la région", poursuit-il. D'autre part, "les purs et durs de l'opposition, soutenus par la Turquie et l'Arabie Saoudite, mais également par la France et la Grande-Bretagne, ne veulent pas de négociations aboutissant à maintenir régime".

Lutte pour des sphères d'influence

Le point essentiel aujourd'hui, au niveau international, est celui d'une lutte pour les sphères d'influence, estime-t-il. Et de poser la question: "la Russie d'un côté, et l'OTAN de l'autre, sont-ils prêts à céder?" Pour lui, l'enjeu est réel: "est-ce qu'on va avoir le maintien d’une hégémonie unipolaire Etats-Unis/Israël, avec les alliés occidentaux et arabes, ou pas?"

Car, estime Georges Corm, sur le terrain, si les forces gouvernementales continuent à bénéficier du soutien multiforme de la Russie et de l’Iran, et accessoirement de combattants du Hezbollah, de l'autre côté, "l'Occident n'a pas besoin de livrer des armes directement; il y a l'Arabie Saoudite et le Qatar qui s’en chargent très bien". 

Alain Gresh tempère quelque peu cette affirmation. Pour lui, "dans cette crise le rôle essentiel a été joué par les acteurs régionaux, pas internationaux". Au premier plan: les pays du Golfe, la Turquie, et l'Iran. "Le rôle des États-Unis et de la Russie est, si pas secondaire, 'second'", estime-t-il. "La crise syrienne est le reflet d'une situation internationale, où les grandes puissances ne jouent plus le même rôle qu'avant".

Hésitations américaines

Les hésitations des États-Unis à soutenir directement l'opposition illustreraient bien cet état de fait. "On sent bien du côté des États-Unis une nette réticence", observe-t-il. "Au niveau stratégique, il y a eu la défaite des États-Unis en Irak et en Afghanistan", rappelle, Alain Gresh, qui fait observer que les États-Unis avaient la même attitude attentiste en Libye. Mais aussi, et peut-être surtout, "très vite, il est apparu que l'opposition syrienne était divisée. Avec en son sein des éléments djihadistes liés à Al Qaeda".

Des combattants turcs du Front Al Nosra, à Aziza, dans la banlieue sud d'Alep, le 4 avril.

Car une des caractéristiques de ce conflit, c'est bien l'éclatement de l'opposition. "Ce qu'on peut savoir, c'est qu'il y a eu des heurts entre les éléments de l'Armée syrienne libre et des éléments takfiristes venus de l’extérieur", explique pour sa part Georges Corm. "L'opposition n'est pas si unie, et cela s'est vu depuis le premier jour". Georges Corm en détaille trois composantes principales: "il y a l'opposition de l'étranger, qui a été 'clientélisée' par certaines puissances comme la France, la Turquie l'Arabie Saoudite ou le Qatar". Celle-ci est à l’oeuvre dans les négociations au niveau international. Une autre opposition en exil, "plus neutre, celle dont fait partie par exemple Haitham al Mannae" refuse les interventions étrangères. Enfin, il y a l'opposition intérieure, "dont certains éléments (qui ont souvent passé de longues années en prison travaillent, sont ouverts au dialogue avec le régime et ont même intégré le gouvernement actuel (tel le ministre de la réconciliation nationale ou le vice premier ministre pour les affaires économiques)".

La supériorité des groupes djihadistes

Mais sur le terrain des combats, "il est difficile de savoir" quel visage prend la rébellion. "Elle a été, dès l'arrivée d'armes, scindée en une centaine de groupes locaux", explique Alain Gresh. Et l'apparition de groupes djihadistes, à l'image du Front Al-Nosra, n'est pas étonnante, vu les multiples conditions et les intérêts en présence.

"Les groupes deviennent loyaux vis à vis de ceux qui les arment", ajoute-t-il. Plusieurs organisations sont armées par des extrémistes religieux, deviennent elles-mêmes extrémistes. Et, "ce qui est vrai", poursuit Alain Gresh, "c'est qu'au au fur et à mesure, ce sont les gens les plus efficaces, donc les mieux armés et entraînés qui s'imposent. Et c'est le cas des combattants venus d'Irak ou d'Afghanistan, qui sont expérimentés"; des combattants étrangers affiliés à des groupes djihadistes.

C'est ainsi que se développe dans le pays, et au niveau de la région, ce que beaucoup commencent à appeler un conflit confessionnel. Le djihad, en Syrie, ce serait devenu pour certains, la lutte du sunnisme contre le chiisme, dont les Alaouites font partie.

"La dimension confessionnelle est importante", acquiesce Alain Gresh. "Mais voir le conflit comme une opposition historique entre sunnites et chiites est erroné". Le journaliste rappelle que la région a connu une longue coexistence entre les deux branches de l'Islam. Jusqu'à ce que la guerre syrienne ne mette en exergue les revendications radicales de plusieurs dirigeants religieux.

"Avec la poussée des mouvements salafistes, il y a un discours anti-alaouite de certains dirigeants du Golfe qui a été présent", rappelle Alain Gresh. "Avec l'implication du Hezbollah chiite, même si son discours n'est pas confessionnel, cela a conforté cette opposition".

Des manifestants koweitiens brîlant le portrait du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le 11 juin.

Une opposition alimentée en outre par les oppositions sanglantes entre sunnites et chiites en Irak, ainsi que les relations plus que tendues entre les monarchies du Golfe et l'Iran. "Il y a donc une dimension confessionnelle dans laquelle toutes les parties jouent", conclut Alain Gresh. "C'est ce que les Américains appellent le 'wishful thinking', ou 'prophétie autoréalisatrice'".

Délitement de l'Etat, "afghanisation" du conflit

Mais le corollaire de cet éclatement semble être un chaos quasi total dans le pays. Les divers groupes armés pullulent, les exactions se multiplient. Pour Alain Gresh, cette "afghanisation" du conflit en Syrie n'est pas étonnante. "C'est le principe de toutes les guerres civiles qui durent", estime-t-il, rappelant qu''à Damas, les enlèvements d'hommes d'affaires en échange de rançons se pratiquaient dès le début du conflit.

"Ce type d'actions devient la règle; c'est même l'un des aspects les plus inquiétants", ajoute-t-il. Pour le spécialiste, le Moyen-Orient est en pleine fragmentation, ce qui favorise la prolifération de toute une série de groupes armés. "L'Etat se délite, et la crise est permanente, même aux frontières".

Pour Georges Corm, on ne peut pas à proprement parler de délitement comme en Afghanistan, où le phénomène tribal est beaucoup plus prégnant. Mais, ajoute le politologue, "le conflit a pris de l'ampleur avec des interventions extérieures: des combattants et des armes". "La donne régionale a primé sur les demandes légitimes de la population pour plus de libéralisation", conclut-il.

W. Fayoumi

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