Le fin Mot

La stagflation guette en 2023 si l’inflation n’est pas ralentie

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26 oct. 2022 à 09:44Temps de lecture5 min
Par La Première

Que nous réserve l’économie mondiale en 2023 ? C’est la question posée dans Le fin Mot par Eddy Caekelberghs à Jézabel Couppey-Soubeyran. Elle est économiste, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où elle enseigne l’économie monétaire et financière.

Les prix du gaz, du carburant, de l’électricité, des denrées alimentaires augmentent. Si l’inflation est galopante, on annonce à la fois une baisse de celle-ci en 2023, mais une hausse du chômage. Le Bureau du plan prévoit de son côté un ralentissement de la croissance.

Alors quel avenir économique se dessine pour l’Europe ? L’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran a publié le rapport annuel sur L’économie mondiale, du Centre d’études prospectives et d’informations internationales, qu’elle codirige avec Isabelle Bensidoun.

La menace de la stagflation plane

La tendance pour 2023 est au pessimisme d’après les prévisions de ce groupe d’experts. La théorie d’une inflation qui ne serait pas jugulée par la hausse des taux d’intérêt se renforce. Un ralentissement de la consommation, de l’investissement des entreprises, du chômage et une forme de récession se dessinent-ils ?

"Il faut avouer que cette édition 2023 (de L’économie mondiale) dessine quand même des perspectives assez sombres. Une des problématiques majeures éclairées dans cette édition, c’est l’inflation, qui n’est plus l’inflation transitoire qu’on pouvait commenter l’année dernière. C’est vraiment une inflation qui est probablement là pour durer, qui s’explique non pas seulement par des facteurs conjoncturels qui pourraient faire qu’elle se dissiperait assez vite, mais par des facteurs beaucoup plus structurels" expose Jézabel Couppey-Soubeyran.

Si l’inflation s’explique par ces facteurs structurels liés à la crise énergétique et écologique, on doit ainsi s’attendre à voir les banques centrales éprouver des difficultés à la ralentir. La solution envisagée par ces autorités financières est de durcir leur politique monétaire, à savoir de remonter leurs taux d’intérêt en arrêtant d’acheter des titres sur les marchés. Mais "si tout cela ralentit l’activité économique sans venir à bout de l’inflation, le résultat sera la stagflation. C’est-à-dire la conjonction assez malheureuse sur le plan macroconjoncturel entre le ralentissement de l’activité économique qui implique une remontée du chômage, beaucoup de difficultés pour les entreprises et par ricochet pour les ménages, qui conjugue cela avec une inflation durable et importante se traduisant par des problèmes de pouvoir d’achat. Des problèmes au niveau de l’offre et de la demande. Et donc une activité paralysée" prévient l’économiste.

© Dzmitry Dzemidovich / Getty Images

La transition écologique compromise ?

L’effet boule de neige, qui impacterait la transition écologique se fait même ressentir.

"On peut se dire que si la croissance ralentit, ce ne sera pas une mauvaise chose au niveau écologique, sauf que la transformation écologique, il faut l’obtenir par des investissements massifs qui doivent emporter dans un même mouvement le secteur public et privé. Il faut quand même que l’activité soit suffisamment soutenue, que les ménages ne soient pas écrasés par les problèmes de pouvoir d’achat, sinon les efforts de transformation par exemple la rénovation thermique de leur logement, ils ne pourront pas la faire. Le risque c’est qu’on se dirige vers cette situation de stagflation qui sera préjudiciable à l’économie et à sa transformation, c’est-à-dire à la transition écologique" poursuit Jézabel Couppey-Soubeyran.

Une chose est désormais sûre, avec la Chine qui peine à tirer vers le haut l’économie mondiale, et la guerre en Ukraine qui impacte tous les marchés, la fameuse reprise d’activité économique d’après covid tant promise n’aura pas lieu.

"En pleine crise géopolitique et face à une inflation pas déclenchée par la guerre en Ukraine, mais accrue par celle-ci, on est dans une situation à laquelle on pourrait essayer de répondre par des investissements forts sur le plan écologique et énergétique pour rebâtir notre mix énergétique et être moins dépendant des énergies fossiles. Cela pourrait être une très bonne voie de sortie, mais il n’est pas évident que cette voie de sortie soit choisie. Peut-être que tout au contraire, dans le contexte actuel avec la remontée des taux d’intérêt et une inflation dont on aurait du mal à venir à bout, il se peut que tous les investissements dans la transition écologique venant du secteur privé et public soient considérablement ralentis" estime l’économiste, qui rappelle qu’une accélération ou à l’inverse, une paralysie de la transition écologique, reste difficile à prévoir actuellement.

Doit-on pointer du doigt la relance post-covid ?

Cependant, le rapport du Centre d’études prospectives et d’informations internationales l’atteste, il ne faut pas trop incriminer les plans de relance suite à la crise covid. Ils ne seraient pas la cause de l’inflation contrairement aux rumeurs qui circulent.

"On montre dans L’économie mondiale 2023 que la réponse à la crise sanitaire par des plans de relance a plutôt été mieux calibrée sur le plan budgétaire que celle qui avait été apportée face à la crise financière, notamment en Europe. Elle avait été extrêmement faible, tout avait reposé sur la politique monétaire" indique Jézabel Couppey-Soubeyran.

Il y a eu vraiment un effort budgétaire important des états. Le problème est qu’au fond, ces efforts ont permis de gérer l’urgence, mais pas suffisamment de préparer l’avenir.

"Il faudrait y enchaîner avec des plans d’investissements beaucoup plus importants, mais dans un contexte où les taux remontent sur les marchés obligataires et où les états se financent sur les marchés obligataires, c’est très compliqué" reconnaît-elle.

Le seul pays occidental à qui on pourrait reprocher ses plans de relance, ce sont les États-Unis, qui ont davantage axé ceux-ci sur la demande. "Mais en Europe, ces plans sont surtout venus soutenir l’offre, bien plus que la demande. Il est peu probable que cela ait engendré une surchauffe qui permettrait d’expliquer l’inflation actuelle, elle est beaucoup plus structurelle".

Quel avenir économique ?

La crise sanitaire et géopolitique que le monde traverse est révélatrice des nombreuses dépendances commerciales de nos pays.

Pour la professeure d’économie monétaire et financière à Paris I Sorbonne, la mondialisation pourrait changer, tout comme la place des pays de l’UE dans le commerce international. "Cela ne pourra plus se faire comme avant car on sent que la mondialisation qui prévalait auparavant, c’est une mondialisation qui permet de produire moins cher, de faire plus de profits, mais c’est une mondialisation qui peut nous mettre en danger, et pas simplement sur le plan social. L’Europe est en train de repenser sa place, sur la base d’un concept […] celui d’autonomie stratégique ouverte : il faut que l’Europe parvienne à rebâtir sa souveraineté économique mais tout en préservant l’ouverture économique. Certains y verront peut-être un oxymore, mais en ce moment, c’est le concept sur lequel on essaie de rebâtir une insertion de l’Europe dans la mondialisation pour que ce soit une insertion plus solide, qui expose à moins de dépendances". Cette modification sous-entend "une logique de bloc économiques et géopolitiques, à une régionalisation plus marquée qu'auparavant".

Chaque jour de la semaine de 18h30 à 19h sur La Première, Eddy Caekelberghs tente d'avoir Le fin Mot d'un dossier, d'une recherche.

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