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Belgique

La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison"

La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison"
01 mai 2016 à 10:55 - mise à jour 01 mai 2016 à 10:554 min
Par T. Mignon

Le gouvernement table sur une réforme de l'organisation du travail visant une plus grande flexibilité des heures prestées, permettant davantage de souplesse selon les cycles d'activité, grâce notamment à un calcul du temps de travail désormais sur base annuelle.

En ce 1er mai, fête du travail, le sujet est évidemment de tous les discours. Y compris sur le plateau de l'émission Les Décodeurs RTBF ce dimanche.

D'autant qu'il nécessite une certaine clarification, estime d'emblée le ministre fédéral des Classes moyennes Willy Borsus (MR). "Les 38 heures par semaine restent, c'est évidemment la règle moyenne de prestation sur une année. Mais on en exerce le calcul sur une plus longue période. Les gens ne vont donc pas, en moyenne, travailler plus (…). Ce que l'on prévoit, c'est – suivant les souhaits du travailleur, de l'entreprise et la variation dans le temps des volumes de travail – adapter ces horaires aux besoins de l'activité, mais aussi des travailleurs."

Pour illustrer cette nouvelle organisation, le libéral prend l'exemple d'une famille recomposée, avec un travailleur qui souhaiterait être plus présent pour ses enfants lorsqu'il en a la charge, mais serait davantage disponible pour l'entreprise lorsqu'il n'en a pas la garde.

"À l'inverse, lorsqu'il y a des volumes d'activité plus importants, dans certains secteurs, eh bien, de part et d'autre, on est demandeur de pouvoir travailler plus à certains moments et récupérer à d'autres moments de l'année des espaces pour soi-même, pour sa famille, pour d'autres projets."

C'est le tableau que dressent Willy Borsus et le gouvernement fédéral pour l'avenir du travail. Mais, pas question, s'empresse-t-il d'ajouter, de le mener seuls : "Le tout sera mené en large concertation, que ce soit dans l'entreprise ou, de manière plus générale, avec les secteurs"."Il faut oser les réformes ! Il faut oser les réformes : le monde du travail évolue, nos besoins évoluent, nos entreprises, les structures des familles évoluent…", répond le ministre à la moue esquissée par les syndicats face à lui.

La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison"
La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison" © Tous droits réservés

Un "cadeau à l'emploi"

La Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), elle, ne bronche pas. Son administrateur délégué, Pieter Timmermans, ne voit toutefois guère cette réforme comme un "cadeau" aux patrons. Mais comme un "cadeau à l'emploi".

Il en veut pour preuve une étude menée par l'entreprise Randstad selon laquelle les sociétés les plus attractives sont celles "où il y a une certaine flexibilité autour de la semaine des 38 heures". Rappelons tout de même que le domaine d'activité de Randstad n'est autre que l'intérim; autrement dit, le travail temporaire et... flexible.

"Pour moi, il n'y a pas de suppression dans la semaine de 38 heures, c'est simplement, sur base annuelle, il y a des moins et des plus. (…) C'est une réponse à la nouvelle manière de travailler aujourd'hui, dans certaines entreprises. Et j'imagine qu'il y a d'autres entreprises où c'est infaisable, alors ça ne se réalisera pas."

Côté syndical, on ne déballe pas le "cadeau à l'emploi" avec le même enthousiasme. "Il faut être un peu sérieux, réagit Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC. Aujourd'hui, il y a déjà plus d'un million de travailleurs qui travaillent avec de la flexibilité négociée. Et ça, c'est la grosse différence. (…) Cela veut dire que l'on a tenu compte des impératifs, bien évidemment de l'entreprise, mais aussi des travailleurs."

"La vraie réforme est peut-être là", lance-t-elle à l'adresse de Willy Borsus, auquel elle présente un contre-exemple à celui dépeint par le libéral de la famille recomposée : "Deux personnes qui travaillent dans le même secteur, lorsque les pics d'activité seront là, ils seront là pour les deux travailleurs (ou pour aucun en cas de période creuse)".

Avec cette nouvelle réforme, "il n'y aura donc pas de possibilité de négocier" la flexibilité, assure la représentante du syndicat chrétien.Pour le secrétaire général de la FGTB Marc Goblet, on présente cette réforme comme un choix, mais, "dans la réalité, le choix n'existe pas. Le choix existe quand il y a un contrôle. Car, quand le travailleur est seul, livré à son employeur, ce n'est pas lui qui va dire quand il veut travailler plus, et quand il veut travailler moins. Ce sera en fonction des besoins et de l'organisation de l'entreprise".

La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison"
La réforme de l'organisation du travail va "renvoyer des femmes à la maison" © Tous droits réservés

Les femmes, premières victimes de cette réforme ?

Et à en croire les syndicats, ce sont les femmes qui paieront cette réforme. La qualité de l'emploi nécessite aussi une "prévisibilité, dans une famille, des périodes de travail".

La secrétaire générale de la CSC doute qu'il soit possible de s'organiser à titre privé en fonction des besoins immédiats d'une entreprise. Pour elle, "cela va conduire très simplement à renvoyer, majoritairement, des femmes à la maison". Même écho du côté du syndicat socialiste : "On va créer un fossé au niveau du genre".

Willy Borsus lève les yeux au ciel : "Caricature", dénonce-t-il. "Une mesure, quelle qu'elle soit en termes de marché du travail, qui serait discriminante par rapport aux femmes, serait à mes yeux indigne."

La réforme prévoit également un stock de 100 heures de travail supplémentaires qui seraient payées plutôt que récupérées ou enregistrées dans un compte-carrière. Marie-Hélène Ska et Marc Goblet y voient simplement "deux heures de plus par semaine, en moyenne".

"Faux, car facultatif !", bondit le ministre des Classes moyennes. Le travailleur peut prester ces heures "complémentaires", elles sont "valorisées complémentairement au salaire ordinaire".

"Dites-moi comment il sera possible pour un travailleur de refuser ce qui sera imposé et non pas négocié", rétorque la syndicaliste chrétienne.

Le danger est d'ailleurs plus large pour l'emploi, estime Marc Goblet : "Si trois travailleurs font le choix de faire 360 heures (supplémentaires auxquelles un secteur pourra passer moyennant la conclusion d'une convention collective de travail, ndlr), plus les 143 heures (maximum par trimestre) qu'ils peuvent déjà faire, cela veut dire que trois travailleurs feraient (avec ces heures supplémentaires) l'équivalent d'un temps plein. On ne va donc pas créer d'emplois".

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