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Belgique

La participation citoyenne se professionnalise, quelles sont ces sociétés qui pilotent les processus ?

La participation citoyenne se professionnalise, quelles sont ces sociétés qui pilotent les processus ?
14 juil. 2021 à 12:57 - mise à jour 20 juil. 2021 à 16:519 min
Par Aline Wavreille

Inviter les citoyens à mettre les mains dans le cambouis, dans le moteur de décision politique, la démarche s’est imposée ces dernières années. La participation citoyenne est plus que jamais dans l’air du temps. Et ce, à toutes les échelles : européenne, fédérale, régionale et locale. Dans le même temps, elle s’est professionnalisée. On compte plusieurs dizaines de professionnels de la participation en Belgique. Qui sont-ils ? Quels sont leurs profils ? Quelle est leur expertise ?

Ça invite à entrer sans frapper

Au Square Marguerite Duras, un petit parc dans le centre de Bruxelles, le Babbeleir vient de prendre ses quartiers. Ce grand vélo cargo de la Ville de Bruxelles se déplie et se transforme en une grande table qui invite à la rencontre. Ce mercredi après-midi là, on peut y consulter les plans à grande échelle du futur aménagement du Square. "Ça invite à entrer sans frapper", sourit Lucia Aboutaoufik.

Cette "facilitatrice" de 21 solutions, un bureau d’études spécialisé dans la participation citoyenne, répond aux questions des riverains, présente les plans, explique le calendrier aux passants qui s’arrêtent : "Aujourd’hui, on est dans la dernière étape du processus, nous avons rencontré les habitants l’année passée via une enquête en ligne, on est venu sur le terrain à plusieurs reprises, on a fait des rencontres en ligne puisque l’on était confiné. Et on est de nouveau dans l’espace public pour réexpliquer l’avant-projet qui sera déposé pour obtenir le permis d’urbanisme".

Lucia Aboutaoufik de 21 solutions
Les nouveaux plans du réaménagement du Square Marguerite Duras

Apprendre à s’écouter

21 solutions est aussi intervenue dans le processus participatif autour du tracé du nouveau tram à Neder-Over-Hembeek, mais elle participe aussi à la stratégie Good Food en région bruxelloise.

"On essaie de créer des espaces de collaboration bienveillants où l’on apprend à s’écouter, à s’entendre, à collecter et à composer avec l’avis des habitants", explique Lucia.

"On s’appuie sur des outils et des méthodes, mais c’est surtout un engagement : celui de composer avec ce que l’on nous donne. On veille à ce que tout ce qui émerge, cette expertise d’usage du parc par exemple ici, soit un réel profit pour le projet".

Ne dites pas sous-traitance

Pour mener ces démarches de participation citoyenne, Arnaud Pinxteren, échevin de la participation à la Ville de Bruxelles, a composé un consortium de différents consultants, "des partenaires", rectifie-t-il. Il regroupe des compétences dans l’animation, la conception ou le travail plus théorique. "On n’est pas dans une logique de sous-traitance mais de partenariat".

En quoi c’est utile de faire appel à ce genre de sociétés spécialisées en participation citoyenne ? "Parfois, on sort d’une confrontation entre élu et électeur, explique Arnaud Pinxteren. Et quand on est élu, on peut parfois concentrer pas mal de colère. […] Alors, quand on se fait enguirlander par un citoyen, c’est le début d’un dialogue, même s’il est violent, mais pour le transformer en une vraie discussion, on a parfois besoin de quelqu’un d’extérieur et c’est là aussi qu’il y a une valeur ajoutée de travailler avec des personnes, indépendantes, autonomes, qui ne sont pas estampillées ville".

Panel citoyen, design et facilitation

Installer un climat de confiance avec les citoyens, c’est une chose. Mais faire émerger la parole, les avis des participants, ne s’improvise pas non plus. Il faut réfléchir à la construction du panel citoyen, au "design" ou le parcours participatif qui est parfois scénarisé, le "décor", quelque chose de dynamique. Et puis veiller à ce que tout le monde puisse s’exprimer.

"Quand on lance un dialogue, si on laisse libre cours, les réflexes humains reviennent. Ceux qui savent le mieux parler vont prendre plus de place, on ne collectera pas les opinions de tout le monde", détaille Dimitri Lemaire, le patron de Particitiz, une société spécialisée en participation citoyenne. Nous, on peut permettre à ce que chacun puisse s’exprimer, parfois avec le mouvement ou d’autres techniques, pour pouvoir déposer ses idées et les coconstruire avec les uns et les autres".

Chez Trame, cette coopérative spécialisée dans la participation citoyenne, en charge en ce moment du panel citoyen climat en région wallonne, "On préfère le terme d’accoucheur ou de maïeutique pour reprendre le terme de Socrate. […] On travaille avec des gens défiants, qui souvent, résistent", détaille Benoît Delaitte. "Puis, ils déposent leurs sacs et ils rentrent en communion avec leurs pairs, ils se forment. Avant d’arriver à coconstruire ces projets et devenir des relais de ce qu’ils ont proposé".

On a besoin de cette expertise

"On pourrait penser que tout le monde est outillé pour comprendre la chose publique, mais ce n’est pas le cas, analyse Min Reuchamps, professeur de sciences politiques à l’UCLouvain, spécialiste des processus de participation citoyenne. On a besoin de cette expertise pour permettre à chacun de participer, c’est ce que l’on appelle l’Input. Il faut aussi des résultats, pas seulement participer pour le plaisir (Output). Et puis entre les deux le throughput, le processus. Les opérateurs veillent et facilitent ces différentes étapes".

Des professionnels aux profils différents

Mais qui sont-ils ces acteurs de la participation citoyenne ? Impossible de dire combien d’opérateurs composent exactement le paysage francophone belge. Ils ne sont répertoriés nulle part. Et puis, parfois, ceux-ci jonglent avec plusieurs métiers, la frontière est poreuse. Mais Min Reuchamps, professeur en sciences politiques, parvient à tout de même dégager quatre profils.

"D’abord, les acteurs plus historiques, qui ont émergé début des années 2000, qui sont plutôt des consultants, outillés par exemple pour gérer des réunions, des questions de résolutions de conflits", énumère Min Reuchamps, professeur en sciences politiques à l’UCLouvain.

"Il y a aussi des acteurs de la société civile, des activistes de la participation citoyenne, en quelque sorte, qui se sont professionnalisés. Parallèlement à ces opérateurs, on retrouve des sociétés plus récentes, qui viennent de l’évènementiel, de la communication". Et enfin, les petits nouveaux, ce sont les sociétés spécialisées dans les outils digitaux qui proposent des plateformes.

C’est la société Particitiz qui organise les commissions délibératives au Parlement bruxellois
C’est la société Particitiz qui organise les commissions délibératives au Parlement bruxellois © Tous droits réservés

CitizenLab appartient plutôt à la quatrième case. C’est la plus jeune des sociétés "rencontrées" (par vidéoconférence) mais sa taille explose. Cinq ans après sa création par deux étudiants tout juste sortis des études (en sciences de gestion), elle compte une cinquantaine d’employés et elle se développe dans d’autres pays. "On démarre le marché allemand, puis l’Angleterre, les Pays-Bas, les pays Nordiques, les Etats-Unis, l’Amérique latine, ça se répand bien", explique Emile Heymans de CitizenLab.

Présent surtout en Flandre

A la différence d’autres pros de la participation citoyenne, elle fabrique, pour les pouvoirs publics en grande majorité, des plateformes digitales. En Belgique, une septantaine d’organisations l’utilise pour des plans de mobilité, de rénovation de places comme à Leuven. En Wallonie, la start-up accompagne la ville de Tournai pour son plan de développement rural, ou encore les budgets participatifs d’Arlon et Habay.

"On ne s’en cache pas, on est une entreprise privée, embraie Emile Heymans, on bosse beaucoup, on doit bien offrir un salaire à la fin du mois. Maintenant on est convaincu que la croissance va contribuer à notre impact. Notre entreprise est poussée par sa vision du monde, on est convaincu que le déficit démocratique doit être réglé et que les solutions digitales vont faire partie de solution. Et pour pouvoir offrir des solutions optimales, on a besoin de grandir, de créer le meilleur logiciel possible. On ne se cache pas que la croissance est souhaitée".

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L’équipe de CitizenLab
L’équipe de CitizenLab CitizenLab

Différentes méthodes et regards

Les autres entreprises contactées, plutôt tournées vers la facilitation et le contact avec les citoyens (Trame, Particitiz et 21 solutions), ne sont pas dans la même logique d’expansion. Et entre elles, ces sociétés ou bureaux d’études peuvent se différencier par leur méthode ou leur champ d’action.

Dimitri Lemaire, ancien conseiller politique au parlement européen, patron de Particitiz

Particiz emmené par Dimitri Lemaire, compte six employés et une dizaine d’étudiants jobistes, cette société travaille à la constitution de panels citoyens représentatifs de la population et tirés au sort, comme pour les commissions délibératives du Parlement bruxellois. Ce sont eux qui ont remporté l’appel d’offres de la région bruxelloise et qui "facilitent" aussi ces rencontres.

Particitiz réfléchit aussi aux "designs" qui sortent de l’ordinaire, "On vient de terminer un Escape Game pour le Parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles, un parcours avec des énigmes, autour du Parlement, tout en courant d’une salle à l’autre, pour découvrir ce lieu". De la participation ? A destination des ados, "C’est un test".

Active en région wallonne, notamment sur le panel citoyen sur le climat, Trame (qui existe depuis 20 ans) choisit quant à elle de composer son panel avec des personnes dont les points de vue sont différents. " Cela permet du coup une vision à 360 degrés", défend Benoît Delaitte. "On ne fait pas un terrain de multisports avec une équipe de basket autour de la table", surenchérit Laurent Turneer de Trame, "Il ne faut pas que des basketteurs autour de la table".

Quant à 21 solutions, elle revendique le suivi et l’accompagnement de projets durables : "On pourrait se définir comme des facilitateurs de transition. On aime travailler pour une société qui change vers une société plus durable et on veut mettre notre pierre à l’édifice", détaille Lucia Aboutaoufik.

"Ça ne veut pas dire qu’on influence les débats, recadre Lucia. Cela signifie que l’on décide de travailler pour certains projets qui ont des objectifs qui pour nous méritent d’être poursuivis, qui ont une plus-value sociétale".

Le petit bureau d’études sent bien que la démarche participative a le vent en poupe, "on vient nous chercher pour des projets, mais il y a encore du travail à faire pour que les projets participatifs soient réellement ambitieux, pour qu’on laisse la place aux citoyens".

Une privatisation de la participation ?

Il existe donc un petit marché de la participation qui commence à grandir en Belgique, confirme Marek Hudon, professeur à la Solvay School.

" On est dans ce que l’on appelle, au niveau académique, des organisations hybrides, parce qu’elles ont une finalité qui peut être sociétale, avec la participation citoyenne, mais une logique économique qui les pousse à couvrir leurs coûts au bas mot et avoir des revenus économiques, comme d’autres types d’entreprises sociales et d’assurer une certaine indépendance. C’est un statut d’hybridité entre un pur sociétal et un pur commercial".

Min Reuchamps, professeur en sciences politiques à l’UCLouvain

Mais cela pose une autre question, est-ce que c’est sain, ces logiques commerciales au sein de secteurs faits de matière humaine ?

"Je crois que l’on est dans une perspective démocratique de pouvoir et de contrepouvoir", défend Min Reuchamps, professeur en sciences politiques à l’UCLouvain. On peut imaginer ça comme un triangle au cœur duquel se trouvent les citoyens que l’on souhaite faire participer".

"Le premier côté du triangle, c’est le commanditaire, typiquement une autorité publique mais on peut aussi imaginer que ce soit une société privée ou d’autres acteurs. Si on leur laisse tout faire, c’est à la fois positif, parce que ce sont eux qui peuvent décider, qui ont le financement, mais il n’y a pas de contrepouvoir".

Dans la deuxième pointe du triangle, on retrouve les opérateurs. "C’est un peu comme quand on construit une maison, le client ne fait pas tout tout seul, il va chercher une expertise chez un entrepreneur. Et puis il y a aussi un bureau d’architecture, un comité d’accompagnement scientifique au sens large qui va pouvoir mettre en perspective les demandes du commanditaire et les propositions de l’opérateur, parce qu’eux ont d’autres intérêts".

Un triangle de la participation qui permettrait un équilibre, un jeu de pouvoir et de contrepouvoir.

"De la participation en kit"

Cette professionnalisation de la participation citoyenne est un phénomène qui s’observe ailleurs. En France, on dénombre des centaines de consultants, qui sont parfois aussi actifs chez nous aussi d’ailleurs.

Là, on parle d’un marché qui prend de l’ampleur et qui a été étudié de près par des chercheurs, comme Alice Mazeaud, enseignante-chercheuse en sciences politiques à l’Université de la Rochelle.

Sur le cas français, elle observe que les logiques concurrentielles et marchandes favorisent deux processus. Le premier, un processus de standardisation, "En ce qui concerne les consultations dans tous les domaines, les pros ont intérêt à produire des copier-coller pour être rentables. Ils n’ont pas intérêt à produire de l’innovation. Et donc ils ont tendance à proposer de la "participation en kit" pour reprendre l’expression de mes collègues Nonjon-Bonaccorci. C’est cette idée que l’on va proposer quelque chose de facile à mettre en place, de manière standardisée, un peu partout".

Pour Alice Mazeaud, "cela a tendance à réduire des dynamiques sociales, territoriales à des questions de procédure".

Le deuxième effet que souligne la chercheuse, ce sont les jeux de concurrence qui sous-tendent le marché. Ça peut paraître un peu contradictoire avec le premier point. " Mais ça veut dire que chacun doit prouver qu’il fait quelque chose de différent. Ça génère une sorte de surenchère participative avec celui qui va monter qu’il a une procédure innovante, avec tel ou tel outil".

Le risque, c’est de centrer l’attention sur des procédures, leur innovation, leur organisation, bref sur la forme au détriment du fond et d’une réflexion sur pourquoi faire et à quoi ça sert. Selon elle, on en oublie que l’objectif de la participation citoyenne, c’est de rapprocher le citoyen des enjeux politiques. Une analyse du contexte français, difficile à transposer ici en Belgique, avec un marché aux plus petites dimensions. 

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