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La pandémie changera-t-elle durablement notre intimité et nos liens sociaux ?

La pandémie changera-t-elle durablement notre intimité et nos liens sociaux ?
29 nov. 2021 à 15:095 min
Par RTBF La Première

Ce que nous avons vécu avec la pandémie de Covid-19 est totalement inédit. La distance liée aux restrictions sanitaires, aux confinements et aux gestes barrières a changé les vies familiales, amicales, amoureuses, sociales, professionnelles de chacun d’entre nous. Comment avons-nous vécu cette crise ? Quelles traces en restera-t-il ? L’Autre à distance auquel nous a contraints la pandémie changera-t-il durablement notre intimité, nos manières de vivre et, plus largement, nos façons de faire société ?


Explications avec Anne Muxel, directrice de recherches en sociologie et en science politique au CNRS. Elle publie L’Autre à distance, quand une pandémie touche à l’intime (Ed. Odile Jacob). Apprendre, travailler, être soigné et mourir, aimer et se rencontrer, autant de situations où le virus aura eu raison de nos façons d’être et de faire les plus habituelles.



Cela faisait longtemps que nous n’avions pas été confrontés à cette restriction de libertés qui touche très directement notre vie quotidienne. Il y a eu, dans l’Histoire, d’autres épidémies, des périodes de guerre, des personnes qui ont été séparées, des restrictions de liberté difficiles à vivre, la présence de la mort et de ce tragique de la vie, souligne Anne Muxel.

"Mais l’échelle à laquelle nous avons vécu cette pandémie, c’est-à-dire l’échelle du monde entier, avec cette conscience pour chacun d’entre nous d’être face à un péril qui concerne l’ensemble de la planète, et la relative inconnue face à cette maladie mortelle nous ont plongés dans ce moment de sidération, de peur collective, mais aussi de mobilisation collective pour y faire face."

L’adaptation des populations débouche sur l’incorporation, au niveau le plus intime, d’une nouvelle grammaire de comportements dans nos relations aux autres, que ce soit dans nos espaces privés ou dans la vie au travail, avec le télétravail, dans le secteur de l’éducation ou encore dans la vie amoureuse ou amicale, et plus profondément et plus tragiquement, dans notre relation à la maladie et à la mort.

Internet comme lien social

La pandémie a quand même été l’occasion pour les populations de faire oeuvre de beaucoup d’inventivité, d’adaptation, de création, pour maintenir des liens. Le numérique a été omniprésent et a joué un rôle très important dans les relations entre proches. Il y a eu de nombreuses modalités de résilience pour s’adapter à cette situation totalement inédite.

Et heureusement, parce qu’on voit bien que ce qui a été le plus dommageable pour la santé morale et psychique et pour le sentiment de bien-être, c’est le risque de solitude, de coupure avec les proches mais aussi avec l’ensemble de la société, tant pour les personnes âgées que pour les jeunes. Des dégâts psychologiques, voire certaines maladies psychiatriques, se sont développés : dépressions, tentatives de suicide, désordres alimentaires, addictions…

"C’est bien le symptôme que ce qui a le plus manqué aux personnes, c’est la possibilité d’être en lien avec les autres, de les toucher, de maintenir le lien affectif par la présence. Le numérique a été un fil qui en a sauvé certains des risques majeurs de l’isolement."

La solitude dans la mort

Anne Muxel observe une rupture anthropologique majeure, qui a été provoquée par la façon de gérer la pandémie sur le plan sanitaire, en particulier au moment de la mort.

"Je pense que c’est dommageable et qu’il en restera des traces durables pour toutes les personnes qui ont été endeuillées ; cette impossibilité dans les moments les plus difficiles de la fin de la vie, où se fait le passage, où se rompt le lien entre les vivants et les mourants, de ne pas pouvoir se revoir et faire tout ce rituel nécessaire à l’accompagnement des morts et du deuil des vivants."

Certains aménagements ont pu être faits après le premier confinement, mais il est évident que, face à l’attaque de ce virus et des mutants, on n’a pas beaucoup d’autres parades que d’organiser à nouveau cette rupture radicale de distanciation physique, jusqu’à cette distanciation imposée lors de la maladie et de la mort, déplore-t-elle.

Une perte de confiance

Autant la confiance envers les proches, envers la famille, est restée intacte, autant la confiance envers l’autre a fondu, et c’est très dommageable. Dans nos sociétés occidentales, il y avait déjà une défiance démocratique, envers les institutions, politiques en particulier, mais il y a désormais aussi une défiance sociétale, envers les voisins, les gens que l’on croise dans les rues ou dans les magasins, les restaurants…

La méfiance est spontanément suscitée par le risque de contagion que la personne peut représenter pour soi. De façon réciproque, chacun d’entre nous peut aussi se considérer comme un danger potentiel pour l’autre qu’il rencontre.

"Et si cette confiance est restée maintenue dans le cercle des proches, malgré tout, le fait que l’on ait intériorisé inconsciemment que l’on pouvait représenter un danger pour l’autre que l’on aime, pour l’autre de sa famille, pour la personne plus âgée, son grand-parent, voire son parent, a forcément modifié la relation qu’on avait avec cette personne et a donc eu une incidence affective, qui n’est pas sans avoir un coût personnel."

La pandémie a renforcé ce sentiment de vulnérabilité, qui du coup vient renforcer encore la défiance vis-à-vis de l’autre.

Le retour de la dénonciation

Lors du premier confinement, 43% des Français se disaient prêts à dénoncer quelqu’un qui ne respecterait pas les consignes liées au confinement et aux gestes barrières. On suppose que beaucoup moins toutefois sont passés à l’acte. Mais depuis les années sombres de l’Europe, on n’avait plus connu cela.

"Cela s’explique par la grande peur face à l’inconnu. La pandémie a aussi suscité un tel effet de sidération que s’est mise en place assez vite une relative soumission des populations aux recommandations des autorités sanitaires et politiques. Une nouvelle norme de comportement s’est assez vite installée. Et qui dit norme, dit aussi dénonciation en cas de non-respect", explique Anne Muxel.

Quelles traces va laisser la pandémie ?

Malheureusement, Anne Muxel a le sentiment qu’institutionnellement, peu de choses ont été mises en place pour lutter contre cette crise de rupture des liens sociaux. Les pouvoirs publics restent bien conscients des dégâts sociaux et psychiques causés par la pandémie, mais pour autant, les réponses qui ont été apportées, en matière économique, médicale, sanitaire, scolaire,… n’ont pas débouché sur la création de structures et d’initiatives qui permettraient de contrecarrer les effets négatifs sur le lien social.

La question du toucher, le baiser notamment, qui est le sens de la découverte de l’autre, de la proximité avec l’autre, de la confiance, est entamée par la pandémie. En tant qu’être humains, nous avons besoin de toucher l’autre mais nous avons dû trouver d’autres codes de reconnaissance, de salut, d’affection. Certains, dès le relâchement, se sont remis à se toucher, à se serrer la main, à se faire la bise, mais ils sont bien moins nombreux qu’avant la pandémie !

"Il y a des traces palpables des effets de la pandémie sur la façon dont chacun s’autocensure et restreint cette propension naturelle que l’on a d’aller vers l’autre en le touchant. La pandémie a entamé profondément notre intimité, la façon que l’on a de mettre en jeu notre intime, l’expression de notre intériorité la plus profonde, de notre désir, de notre attachement, de notre affectivité vis-à-vis de l’autre. Il y a eu un avant et un après, c’est évident."

Le regard est en principe un exercice difficile : les regards se cherchent mais se fuient tout aussi vite. Le masque nous a obligés à décrypter d’une autre façon la signalétique du visage, des émotions. Il a provoqué une atteinte à la communication : on entend moins bien la voix, les sons sont étouffés, on ne voit pas le mouvement des lèvres. Du coup, les yeux ont retrouvé une très grande place.
 

Tendances Première : Le Dossier

L'Autre à distance, quand une pandémie touche à l'intime (Ed. Odile Jacob) Anne Muxel.

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