Entrez sans frapper

"La Paloma Adieu" : ou la poésie de la maladie pour la dernière révérence d'Arno

« La Paloma adieu » de Mireille Mathieu

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05 oct. 2022 à 10:34Temps de lecture3 min
Par Sébastien Ministru

Tube de 1973 de Mireille Mathieu, La Paloma Adieu a été réenregistré en duo avec Arno, peu de temps avant le décès du chanteur ostendais. Une chanson populaire qui a traversé le temps et qui mérite une analyse textuelle approfondie dans Entrez Sans Frapper.

160 ans après sa création, La paloma est encore dans l’actualité puisqu’elle est le point de mire de l’album posthume d’Arno, Opex, sur lequel il interprète La Paloma Adieu avec Mireille Mathieu, single paru début septembre 2022.

Cette nouvelle version de La Paloma Adieu, c’est le Big Bang revu et corrigé par ces deux artistes. La rencontre de deux voix, l’une plus en forme que l’autre, mais les deux touchantes étant donné le contexte du rendez-vous. Le duo, enregistré à distance, constitue une des dernières volontés d’Arno Hintjens : il a beaucoup raconté sa passion pour Mireille Mathieu, qu’il qualifiait de deuxième Tour Eiffel, et avec qui il rêvait de se marier, vocalement, le temps d’une chanson…

La poésie de la maladie

On peut comprendre pourquoi Arno a choisi La Paloma Adieu. C’est un chant funeste qui dit : "Ma vie s’en va, mais n’aie pas trop de peine". Arno tire sa révérence par la grâce de cette chose biscornue. Un peu reggae, un peu foutraque. Cet objet qui lui ressemble et qui prouve que, jusqu’au bout, il aura postulé pour une entrée au dictionnaire du surréalisme belge.

Pour revenir sur la voix d’Arno, douloureuse, difficile, fragilisée, elle est très émouvante parce qu’elle s’aventure sur un territoire peu exploré par les chanteurs, même si Brel, Bowie et Leonard Cohen l’ont fait pour leur dernier album. Un territoire à la fois sombre et lumineux, qui touche à ce qu’on pourrait appeler la poésie de la maladie.

La paloma, c'est le titre original d'un air populaire composé en 1861 par un Basque espagnol, Sebastian Iradier, qui n’a pas eu le temps de voir l’impact qu’allait avoir sa chanson. Il meurt en 1865. Ce titre, entré dans la liste des chansons les plus célèbres au monde, a été enregistré des milliers de fois. Même par Elvis Presley pour le film Technicolor Blue Hawaï en 1961.

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Tout le monde a donné sa propre lecture de La paloma, même les jazzmen les plus exigeants comme Charlie Parker en 1952. Ce titre est aussi un classique du répertoire musette, reprise par l'incontournable Yvette Horner, la Céline Dion de l’accordéon, dans cette interprétation 'boléro-chacha' au raffinement exotico-latino.

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La légende du bateau perdu et de l'oiseau blanc

"Le soir ma mère nous chantait quand j'étais enfant / L'histoire d'un bateau perdu et d'un oiseau blanc / Un jour, le bateau s'en va droit vers l'océan / Et seule, le cœur plein d'amour, une fille attend / Le marin lui a dit : 'N'oublie pas je t'aime'. L'hiver et le printemps, elle attend quand même / Elle voit un oiseau blanc se poser près d'elle / Qui portait quelques mots au creux de son aile / La paloma adieu / Adieu, c'est toi que j'aime / Ma vie s'en va mais n'aie pas trop de peine / Oh mon amour, adieu".

On pense que le texte est écrit ainsi à la légère, le texte français est signé Catherine Desage. Le texte espagnol est légèrement différent. On pense qu’il s’agit d’un texte sentimental sans queue ni tête. Or, l’histoire du marin qui prend le large, la fille qui l’attend. L’aventure du bateau perdu et de l’oiseau blanc. Tous ces éléments du récit sont empruntés à une légende qui a pris forme après un épisode de l’invasion de la Grèce par la Perse en 492.

Durant cette campagne, la flotte, commandée par le général perse Mardonios, a été prise dans une terrible tempête au large du Mont Athos. Des navires ont coulé. Et des navires qui ont coulé, on a vu s’envoler des oiseaux blancs. Les historiens croient savoir qu’il s’agit de pigeons voyageurs. Et c’est ainsi qu’est née cette légende de la colombe. 'Paloma' signifie 'colombe' en espagnol, la colombe messagère du marin perdu en mer.

Cette colombe qui, comme dans la chanson, "portait quelques mots au creux de son aile".

Et donc, les motifs de la légende, le bateau dans la tempête, la mer qui éloigne les amants et l‘envol d’oiseaux blancs, se retrouvent dans la chanson de Mireille Mathieu.

Les chansons de marins qui plaisent à Arno

Sur un texte kitsch – et c’est sans doute ce qui plaisait à Arno, cette poésie de juke-box – ce lyrisme des cafés, la chanson a évidemment une dimension funèbre qui alimente cette croyance, voire cette superstition, de l’oiseau dans lequel se réincarne l’être défunt, l’être aimé. Pour illustrer cette croyance, Mireille Mathieu chante : "L’amour ne meurt jamais. J’ai vu deux colombes / S’envoler vers la mer et que la nuit tombe".

Si Arno voulait chanter La Paloma Adieu, c’est parce que la chanson lui permettait de nous dire au revoir. Mais il aimait aussi la chanson car les histoires d’amour de marins, les histoires de la mer comme décor des amours mortes, comme enfant d’Ostende, garçon du port, fils de la mer et de la culture populaire. Ce n’est pas pour rien qu’il a repris Les filles du bord de mer.

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