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Littérature

“La mort entre ses mains” : quand la fiction prend le pas sur la réalité

“La mort entre ses mains” : quand la fiction prend le pas sur la réalité
15 janv. 2022 à 11:462 min
Par Adrien Corbeel

Dans son nouveau roman, Ottessa Moshfegh ("Mon année de repos et de détente") joue avec les codes du récit de détective.

 

 "Elle s’appelait Magda. Personne ne saura jamais qui l’a tuée. Ce n’est pas moi. Voici son cadavre". Ces quelques phrases qui ouvrent "La mort entre ses mains "pourraient être le début d’une mauvaise histoire criminelle. C’est ce qu’en pense en tout cas notre narratrice, qui tombe sur elles au cours d’une de ses nombreuses marches solitaires. Aucun cadavre n’accompagne l’intrigante note, aucune tache de sang, aucun indice d’une quelconque violence. Son esprit encore vif passe en revue les possibilités : une farce, l’œuvre d’un adolescent amateur de mystère, un jeu ? Ou pourrait-il s’agir vraiment d’un meurtre ? Comme une mélodie qu’on ne sait pas sortir de sa tête, cette possibilité prend possession de son esprit. Mais "La mort entre ses mains " n’est pas le genre de roman à suivre le même fil qu’Agatha Christie.

Il y a enquête, ou du moins une sorte d’enquête. Du haut de ses 70 ans, notre narratrice, Vesta Gul, une veuve qui vit seule dans les bois avec son chien pour unique compagnie, n’est pas une détective innée et laisse davantage libre cours à son imagination qu’à quoi que ce soit d’autre. Pour le lecteur, l’enquête porte plutôt sur elle. Emporté dans le flux de sa pensée, on découvre au détour de certaines phrases des éléments peu reluisants de son passé qui sont comme autant d’indices sur sa personnalité. D’abord assez innocente, cette sympathique vieille dame s’avère à la fois plus retorse et déplaisante que prévu. Raillant fréquemment sur l’embonpoint de ses voisins, clamant (sans convaincre) sa supériorité, elle en devient parfois même antipathique. Mais pour la comprendre, il faut aussi lire entre les lignes, qui nous dévoilent tout ce que son mari lui a fait subir pendant les longues décennies de leur mariage.

Est-elle en train de perdre pied maintenant qu’elle est seule ? Se pourrait-il que les fictions façonnées par son esprit aient prise avec le réel ? On sent le danger imminent, sans savoir s’il viendra d’une force extérieure ou si elle en sera la cause, et c’est autour de cette hésitation que le livre crée la tension. Il est probable que celles et ceux qui espère trouver dans "La mort entre ses mains" un roman criminel soient déçus, mais il y a vrai plaisir à ce monologue intérieur nihiliste et imprévisible.

 

"La mort entre ses mains" ("Death in her hands") de Ottessa Moshfegh, traduit de l'anglais par Clément Baude, Editions Fayard, 252 pages.

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