Environnement

La montagne change, et le ski est "une activité qui est vouée à disparaître", indique Marie Cavitte, glaciologue à l’UCLouvain

Le focus: la fonte des neiges bouscule l'économie liée aux activités des stations de ski

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05 janv. 2023 à 09:46 - mise à jour 05 janv. 2023 à 13:58Temps de lecture4 min
Par Marie-Laure Mathot sur base d'une interview de Marie Vancutsem

Une piste de neige artificielle au milieu d’une vallée verte : il va falloir s’habituer à ces paysages de montagne et probablement dire adieu au ski dans les stations fréquentées par les Belges. "Il n’y aura pas de retour en arrière."

Avec la hausse des températures et l’augmentation des précipitations… de pluie, les montagnes totalement enneigées ne feront plus partie des paysages les plus fréquents dans les années à venir. Une conséquence du changement climatique. C’est ce que nous explique Marie Cavitte, glaciologue à l’UCLouvain.

Un touriste skieur glisse sur une piste de ski au milieu d’espaces verts à Schruns, en Autriche, le 28 décembre 2022. Comme d’autres régions d’Europe, l’Autriche a connu des températures relativement élevées au cours de la semaine dernière.
Un touriste skieur glisse sur une piste de ski au milieu d’espaces verts à Schruns, en Autriche, le 28 décembre 2022. Comme d’autres régions d’Europe, l’Autriche a connu des températures relativement élevées au cours de la semaine dernière. © DIETMAR STIPLOVSEK / APA / AFP

"Malheureusement, le dernier rapport du GIEC a bien montré qu’il ne faut pas s’attendre à une amélioration. On projette une augmentation des températures à venir et une augmentation des précipitations. On pourrait se dire que c’est chouette, plus de précipitations, donc plus de neige."

Plus de pluie surtout

"Or, comme la température augmente également, on va s’attendre à plus de pluie surtout. Mais les projections montrent aussi que dans nos régions, en particulier les Alpes occidentales, où beaucoup de Belges vont skier, il va y avoir un assèchement dans le futur. Donc, non, il n’y aura pas de retour en arrière."

Derrière ce constat, c’est tout un secteur économique qui doit revoir sa copie. Les familles qui sont allées à la montagne pendant ces vacances d’hiver ont loué des VTT plutôt que des skis. Un secteur qui est amené à disparaître dans les stations fréquentées par les Belges car beaucoup sont situées sous les 1600 mètres d’altitude.

Il n’y aura plus de neige d’ici 10 à 20 ans

"En France, plus ou moins la moitié des stations sont de basse ou moyenne altitude. Or, aux altitudes inférieures à 1600 mètres, il n’y aura plus de neige d’ici 10 à 20 ans. Et utiliser des canons à neige ne fait que reporter le problème. C’est consommer beaucoup d’eau et émettre beaucoup de carbone pour juste faire perdurer une activité qui est vouée à disparaître."

Car les canons à neige, s’ils peuvent être d’une certaine aide pour "colmater les trous" lors de certaines périodes, ne peuvent pas fournir de la neige pour toute une saison. Pour bien comprendre, Marie Cavitte nous explique leur fonctionnement.

"C’est assez bête, c’est un canon qui pulvérise de l’air comprimé et de l’eau, et au contact de l’air froid — ça ne marche donc que quand il fait au moins -2 °C, donc pas quand il fait 10 degrés — ça produit de la neige qui retombe au sol."

En plus du problème de température, les canons à neige posent un souci écologique eux aussi. "Il faut savoir que ça pompe beaucoup d’eau, c’est plus ou moins 4000 mètres cubes par hectare de neige recouverts et ça correspond à quatre fois la quantité d’eau utilisée pour irriguer un champ de maïs, par exemple."

La consommation annuelle de tous les habitants de Liège et Charleroi combinés

"Si on comptabilise tous les canons à neige de France, ça représente la consommation annuelle de tous les habitants de Liège et Charleroi combinés, donc c’est quand même beaucoup d’eau. Et en ce qui concerne l’électricité, ça correspond plus ou moins à un mois de consommation électrique d’une grande ville comme Liège, donc ce n’est pas anodin. Après, ce à quoi il faut bien penser, c’est que les canons à neige ne sont qu’une petite partie de la pollution des stations."

Le ski est en effet souvent vendu comme une activité "nature" mais en réalité c’est un sport qui demande beaucoup de logistique. Une logistique qui a son empreinte carbone.

"Les dameuses (qui unifient les pistes, ndlr) représentent 60% des émissions carbone d’un domaine alors que les canons à neige ne représentent que 25%. Faire tourner une station de ski représente donc un gros impact environnemental."

 

© Getty images

Côté village aussi, l’empreinte carbone est surtout due à la combustion d’énergie fossile pour se déplacer. Le transport pour venir jusqu’à la station, "les hôtels, leur manière de fonctionner, la nourriture qu’il faut produire subitement, plus pour un village de quelques centaines d’habitants, mais maintenant pour des milliers d’habitants. C’est donc un peu tout ça qui a un gros impact."

Du tourisme de masse

"C’est au final du tourisme de masse et on sait bien l’impact que le tourisme de masse a sur l’environnement en général."

Des solutions aberrantes : une bâche sur le glacier

Pour préserver le ski à tout prix, certains pays en arrivent à des solutions encore plus polluantes : recouvrir les glaciers, en amont, d’une bâche en plastique blanche.

"Il y en a un en Italie et j’en ai vu quatre en Suisse, par exemple. En fait, ils les recouvrent de bâches en été parce qu’on sait qu’un glacier qui est bien blanc reflète plus l’énergie du soleil, et donc a tendance à moins fondre. Donc, comme les glaciers rétrécissent, on se dit que si on met des bâches bien blanches, ils vont un peu moins rétrécir l’été et il y a plus de chances qu’ils arrivent jusqu’à l’hiver et qu’on ait ensuite une meilleure piste pour skier cet hiver-là."

Le problème, c’est encore une fois les dameuses, mais aussi et surtout, les microplastiques que ces bâches vont laisser. "Il faut déployer ces bâches de nouveau avec des dameuses qui polluent, comme je l’ai expliqué avant, mais ce sont aussi des bâches plastiques en espèce de polymère. Et donc, quand on retire les bâches, il reste plein de fibres de ces polymères qui s’accumulent sur le glacier ou qui s’envolent carrément et qui vont aller polluer plus loin avec des microplastiques dans la nature."

On pollue pour mettre les bâches et les retirer

"Donc, on pollue pour mettre les bâches et les retirer, mais aussi via les matières utilisées. De nouveau, il s’agit juste de reporter un problème qui ne va qu’arriver, mais en polluant plus. Et c’est ça le problème."

Une entreprise de toute façon vouée à l’échec car les glaciers dans les Alpes françaises sont voués à disparaître. "Les glaciers fondent assez rapidement et le rapport du GIEC projette que d’ici 2100, 94% des glaciers des Alpes européennes auront disparu. C’est assez énorme. Et le problème des précipitations sous forme de pluie, c’est que ça accélère la fonte de ces glaciers. Et aussi, quand il y a une couverture neigeuse et qu’il y a un événement de pluie après dans les stations de ski, ça fait fondre la neige deux fois plus vite."

Une accélération du phénomène qui ne rendra pas les pistes immaculées aux skieurs.

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