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Chroniques

La monarchie à l’épreuve de la démocratie

Les coulisses du pouvoir

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02 juin 2022 à 07:35 - mise à jour 02 juin 2022 à 13:04Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

Le jubilé de platine de la reine Elizabeth sera fêté en grande pompe aujourd’hui à Londres. Après 70 ans de règne, la monarchie britannique se porte plutôt bien. 70 années ou les idées démocratiques ont beaucoup progressé mais sans remettre pour l’instant en cause l’institution.

Attachement

Les derniers sondages effectués au royaume unis montrent qu’entre 70% et 75% des Britanniques sont attachés à la monarchie. Notons que par contre, au Canada, en Nouvelle Zélande, en Australie, qui sont aussi des sujets de sa majesté, les chiffres sont plutôt en baisse. Dans ces pays, il est possible qu’une fois le règne d’Elisabeth 2 terminé, les populations rejettent le système monarchique. La Barbade a rejeté les Windsor en 2021 et est devenue une république. D’autres Etats du Commonwealth pourraient suivre.

Mais donc au Royaume Unis, l’attachement à la monarchie reste important. On observe un attachement assez fort dans la plupart des monarchies constitutionnelles du nord de l’Europe. Cet attachement est une surprise. Il y a 40 ou 50 ans, la grande crainte des monarchistes était que l’attachement à la couronne s’érode de génération en génération au fur et à mesure que progressent les idées démocratiques.

La passion de l’égalité

Notre époque est marquée par la progression des revendications d’égalité de droits qui rencontre une résistance pour la conservation des droits existants. Egalité des droits pour les femmes, pour les personnes d’origines étrangères, pour les transsexuels, pour les étudiants, pour les personnes à mobilité réduite. Du Burkini dans les piscines, au droit de vote pour les mineurs, on peut trouver une même demande de reconnaissance, un souhait de justice qui se réclame de l’idée d’égalité.

C’est cette même idée qui pousse de nombreux citoyens à réclamer une démocratie participative, à côté ou la place de la démocratie élective.

Ces exigences d’égalité sont le produit de la démocratie. Elle est définie depuis les Grecs comme le régime ou tout le monde gouverne à égalité. Les Grecs opposaient donc la démocratie à la monarchie (régime ou un seul gouverne) et à l’aristocratie (régime ou une élite gouverne).

L’association de la démocratie et de la monarchie est donc une contradiction d’un point de vue philosophique. Ceci explique que beaucoup de démocrates considèrent la monarchie parlementaire comme une parenthèse dans une histoire qui progresse vers toujours plus d’égalité de droits. Une parenthèse qui se refermera donc un jour puisque l’accès à la fonction suprême de chef de l’Etat est totalement inégalitaire. Ce reliquat de l’histoire disparaîtra plus le sentiment démocratique évoluera.

Il est possible que ça évolue dans ce sens-là. N’insultons pas l’avenir. Mais pour l’instant, il faut bien constater que ça ne se passe pas comme ça. Comme si notre passion pour l’égalité n’allait pas jusqu’à remettre en cause ce reliquat d’un temps où la souveraineté n’appartenait pas au peuple.

Le sens de l’histoire

Ce paradoxe est très ancien. Montesquieu l’avait déjà relevé au 16e siècle. Lui, le penseur de la séparation des pouvoirs, s’était déjà frotté à l’épineuse question de la monarchie parlementaire anglaise. Il devait bien constater que dans la pratique, les catégories d’Aristote étaient parfois inapplicables aux régimes façonnés par le cours de l’histoire. Des régimes qui mêlent en même temps, monarchie, démocratie et aristocratie.

Ainsi il est des monarchies où le peuple est largement souverain se rapprochant dans les faits d’une démocratie. Ainsi il est surtout des démocraties ou une élite accapare le pouvoir se rapprochant dans les faits d’une aristocratie voire pire d’une oligarchie (la forme corrompue de l’aristocratie chez Aristote). Il est possible que l’attachement à la monarchie soit explicable en partie par la difficulté de la démocratie a être "pure" c’est-à-dire a être participative comme l’entendait les Grecs. La démocratie représentative étant déjà un compromis entre démocratie et aristocratie. La monarchie couplée à la démocratie représentative étant un compromis historique supplémentaire.

Quoi qu’il en soit, il reste que la survivance des monarchies en démocratie libérale est donc du strict point de vue rationaliste une hérésie. On peut faire l’hypothèse que la popularité actuelle des monarchies, loin d’être un anachronisme, est la preuve que la raison ne parvient pas à embrasser l’entièreté du phénomène politique. C’est le sens de la querelle célèbre entre Kant et Burke à propos de la révolution française. Kant, le Prussien, se montrait favorable à la révolution et à l’abolition des privilèges car elle démontrait selon lui le triomphe de la raison dans l’histoire (progressisme). Burke, l’Irlandais, dénonçait cette tabula rasa rationaliste au nom du maintien du socle culturel (et des privilèges) dans lequel est née la raison et la démocratie (conservatisme). Cette querelle n’est pas éteinte aujourd’hui. Mais d’un point de vue pragmatique on ne peut plus nier que l’histoire, la culture, les traditions sont des facteurs aussi décisifs que la raison en démocratie. La monarchie est la preuve que la démocratie a ses raisons que la raison ne peut comprendre.

 

 

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