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Belgique

La Marche blanche : une révolution manquée ?

La Marche blanche : une révolution manquée ?
20 oct. 2021 à 06:513 min
Par Bertrand Henne

Il y a 25 ans, la Marche blanche. Près de 300 000 personnes dans la rue et une mobilisation en tout point unique dans l’histoire de Belgique. Aujourd’hui on s’interroge toujours sur les raisons de son succès et sur ses conséquences politiques réelles. Une question en particulier reste ouverte, est-on passé ce jour-là tout proche d’une insurrection, d’une révolution même ?

Ce n’est pas une élucubration d’un journaliste en mal de clics. C’est ce que pensait le Premier ministre de l’époque Jean-Luc Dehaene, voici ce qu’il déclarait au journal De Standaard en 2000 : "J’ai été fort impressionné par la Marche blanche. D’autant plus qu’elle est due à l’initiative de gens qui ont vécu le pire que puisse vivre un homme, et qui ont néanmoins su traduire leur colère en une demande de réformes. Je suis convaincu que les parents auraient pu déclencher une révolution. Absolument. S’ils avaient appelé à la violence, on les aurait suivis."

Terrible confession de Dehaene. Lui qui a participé, malgré lui, au succès de la Marche blanche en n’interrompant pas ses vacances lors de la découverte des corps des enfants à l’été 96. Une attitude qui a participé au sentiment de méfiance envers les politiques et l’État. Il est assez surprenant que Jean-Luc Dehaene ait craint une révolution violente après une marche qui se voulait "apolitique" qui a choisi le blanc pour ne se confondre avec aucun mouvement connu, de l’anarchie au communisme. Étonnant de craindre la révolution pour une marche qui se voulait une marche d’hommage aux enfants disparus.

Une marche apolitique et pourtant politique

Pour comprendre les craintes de Dehaene, il faut se replonger dans le contexte. Tout impressionne dans la Marche blanche. 300 000 personnes c’est l’une des plus grosses mobilisations de l’histoire. Avec la grande manifestation pacifique contre l’installation de missiles nucléaires début des années 80. Mais à l’époque des acteurs sociaux majeurs sont derrière, des partis, des syndicats.

La marche blanche s’organise en 13 jours, en dehors des cadres classiques. Aucun acteur social classique n’est à la manœuvre, ni même en support logistique. Mais c’est ici que tout se joue, d’autres acteurs sociaux vont intervenir, pour compenser.

Car la Marche blanche ne s’est pas faite en dehors de tout cadre. Les grands médias, qui vont soutenir la marche en diffusant largement les horaires, les lieux, le parcours, les parkings. Les médias qui considèrent l’évènement comme s'ils avaient couvert le décès du roi Baudouin, comme un hommage national, comme tout sauf une révolution. Un choix éditorial qui n’a rien d’évident alors que la marche revêt malgré tout une dimension politique avec des demandes de réformes et une contestation de la justice belge.

Les médias ne sont pas les seuls acteurs sociaux à soutenir la marche. La SNCB, qui baisse ses tarifs, et le Roi qui reçoit les parents la veille de la marche. Jamais le Roi n’a reçu des manifestants avant une mobilisation. C’est une tentative du Palais et du 16, rue de la Loi pour apaiser les esprits, mais qui a aussi participé à donner un caractère hors du commun, historique à l’évènement.

Révolutionnaire ?

Le recul de l’histoire a donné tort à Dehaene. Le mouvement blanc était éphémère, trop contradictoire pour durer et se transformer en mouvement politique révolutionnaire. Si les parents avaient eu un discours beaucoup plus “révolutionnaire” radical ils n’auraient pas eu le soutien des médias, de la SNCB et de la Maison royale. C’est sans doute ce qui marque le plus aujourd’hui. Ce qui a fait peur à Dehaene ce n’est peut-être pas tellement la révolution, c’est le pouvoir des parents. Sur ce point il avait raison, jamais aussi peu d’hommes et de femmes n’ont eu aussi grand pouvoir en Belgique, un pouvoir d’influence, de mobilisation.

Mais ce pouvoir ils le doivent largement à leur choix de ne pas être révolutionnaire. Ils ont choisi de ne pas se couper totalement des institutions démocratiques. Ils ont gardé des liens avec des acteurs importants de la démocratie : les médias et les élus. Ainsi, chaque média avait des journalistes en contact avec les familles. De même chaque parti avait des députés qui dialoguaient malgré tout avec les familles dans l’opposition comme dans la majorité. Les ponts n’étaient pas coupés. Les commissions d’enquêtes parlementaires sur l’enquête l’ont montré.

Malgré le contexte d’intense émotion et d’extrême méfiance envers les institutions, les parents n’ont pas appelé à renverser le pouvoir en place. L’auraient-ils fait qu’ils auraient sapé le large consensus qu’ils ont suscité autour de leurs personnes et de leur cause. Ils ont gardé cette année-là une "dignité démocratique" qui a très largement participé au succès de la Marche blanche. Je ne suis donc pas d’accord avec Dehaene. Les parents n’auraient, à mon avis, jamais pu déclencher une révolution violente en Belgique. Mais le fait que ce soit la conviction d’un des hommes politiques les plus brillants de l’histoire du pays révèle à quel point la classe politique a senti le sol se dérober sous ses pieds.

Les coulisses du pouvoir

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