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La Jordanie, coincée entre son opinion publique et ses puissants alliés

Manifestation dans la ville natale du pilote jordanien après son exécution par l'EI
04 févr. 2015 à 16:35 - mise à jour 04 févr. 2015 à 16:52Temps de lecture3 min
Par Julie Calleeuw

Les autorités promettent de s’impliquer davantage encore au sein de la coalition internationale formée pour combattre l’Etat islamique, mais la Jordanie est prise entre le marteau et l'enclume. La pression monte sur le roi Abdallah car une partie de plus en plus grande de la population demande la sortie de la coalition. En fait, la Jordanie est pieds et poings liés... Elle est sous perfusion financière des Etats unis et de l'Arabie saoudite.

La Jordanie a réagi rapidement et fermement à l’exécution du jeune pilote jordanien, mais se trouve-t-elle dans une position inconfortable ?

"Elle est très inconfortable par rapport à l’Etat islamique parce que la population jordanienne est divisée. Il y a des Jordaniens qui soutiennent l’EI, on a vu des manifestations à Amman avec les drapeaux noirs de l’Etat islamique. Les Jordaniens ne veulent pas finalement participer à cette coalition anti-EI, ils accusent le roi Abdallah d’être un valet des Etats-Unis. Et puis vous avez la famille du pilote et une grande partie de la population qui accusent le gouvernement de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour libérer cet otage, sous la pression des USA qui ne veulent pas que l’on négocie la libération des otages".

La Jordanie est dépendante financièrement de ses alliés, c’est un pays sous perfusion ?

"La Jordanie a une économie complètement assistée de l’extérieur depuis les années 70. Ses principaux bailleurs de fonds sont les USA et l’Arabie saoudite. En plus elle a des avantages financiers qui lui permettent d’exporter des produits aux USA sans payer de taxe. Autre bailleur de fonds, l’Arabie saoudite, du fait de l’importante présence de travailleurs jordaniens, des centaines de milliers, qui travaillent là-bas, et qui renvoient chaque mois des devises à leur famille. On estime à 35% du PIB jordanien le poids du revenu des émigrés, sans compter une aide bilatérale confortable de la part de l’Arabie saoudite à la Jordanie. 

L’essentiel des richesses du Royaume hachémite provient des pays du Golfe, donc il ne peut pas vraiment se permettre de s’opposer à la politique américaine ou saoudienne. Il est obligé de faire partie de la coalition, son armée est dépendante des USA pour son armement, le roi a besoin de l’argent américain ce qui l’a conduit d’ailleurs a signer la paix avec Israël en 1994 au grand dam d’une partie de sa population. Il ne faut pas oublier en effet qu’une majorité de cette population est d’origine palestinienne, il s’agit de réfugiés de 1948 et de 1967 qui sont venus s’installer en Jordanie".

Qu’a cherché et qu’a obtenu finalement l’Etat islamique en provoquant cette crise des otages en Jordanie ?

"L’objectif de l’Etat islamique est de créer une défiance vis-à-vis de la monarchie, de déstabiliser le pays, montrer que leur roi est un laquais des Américains et qu’il ne se préoccupe pas de son peuple. Cela a l’air de fonctionner puisque à Karak, la ville natale du pilote et fief de la tribu à laquelle appartenait Maaz el-Kassassbeh, il y a eu des manifestations de colère à l’annonce de sa mort, un bâtiment administratif a été mis a sac par les manifestants. Or les tribus sont le pilier de la monarchie dans un pays dont plus de la moitié des habitants est d’origine palestinienne. Les Jordaniens réclament donc que le pays se retire de cette coalition. Donc l’EI a réussi a déstabiliser le régime.

Il faut rappeler que la Jordanie n’a pas connu de Printemps arabe, alors qu’elle a d’énormes difficultés économiques. La crise économique s’accentue du fait du poids des réfugiés syriens, de la baisse du prix du pétrole qui va avoir un impact : des Jordaniens risquent de perdre leur emploi en Arabie saoudite. Et cela risque d’accentuer le mécontentement social, et l’Etat islamique joue là-dessus.

Evidemment, c’est à double tranchant : soit sa stratégie fonctionne, et la société jordanienne se divise, il y a des émeutes contre la monarchie, et le clivage entre Jordaniens de souche et Palestiniens se creuse (l’armée est essentiellement recrutée parmi les Jordaniens d’origine, les tribus de la montagne ou de la steppe), ou alors, on a un sursaut national contre "Daech", mais d’après ce que j’ai vu, c’est plutôt le premier scénario qui se dessine".

Françoise Wallemacq

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