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La Grenade, mélodie ambivalente et leste de Louis Durey

La Grenade, mélodie ambivalente et leste de Louis Durey

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19 mars 2020 à 15:56 - mise à jour 19 mars 2020 à 15:56Temps de lecture3 min
Par Camille DE RIJCK

En ces périodes de confinement quoi de mieux, pour se changer les idées, que la mélodie française. Avec son petit côté pincé et suranné, elle nous renvoie à un monde qui n’est plus. Et si nous étions tentés de l’idéaliser, considérons que celle dont il est ici question a été composée en 1917, époque qui nous renvoie à un quotidien encore moins enviable que le nôtre ?

De quoi s’agit-il, donc ? Des trois poèmes de Pétrone, composés par Louis Durey.

Louis Durey ? On se souvient de lui parce qu’il fut l’aîné du groupe des six. Sa musique, elle, est un peu oubliée, bien qu’il ait composé une centaine d’opus d’une très belle facture. "Très belle facture" chez les musicographes, c’est une manière de dire que les partitions sont belles mais qu’elles ne soulèvent pas la barbe de Moïse. Ce n’est pas très gentil. D’autant moins gentil que Durey fut un homme remarquable : grand résistant, critique au cœur large, il a par ailleurs contribué à tirer de l’oubli certaines partitions de grands polyphonistes franco-flamands.

C’est le troisième Poème de Pétrarque que nous écoutons ce matin. Je vous préviens, il est d’une délicieuse crypto-polissonnerie – lisez plutôt, il s’intitule La Grenade :

Lesbie, lumière de mon âme, m’a envoyé une grenade :
maintenant je fais peu de cas des autres fruits.
Je dédaigne le coing au blanc duvet,
et la châtaigne hérissée de dards ;
je ne veux ni des noix, ni des prunes luisantes.
De tels présents sont assez bons pour le grossier Corydon.
Lesbie m’a aussi envoyé des gâteaux
que ses dents ont légèrement mordus ;

le miel de ses lèvres en a augmenté la douceur.
Je ne sais ce qui est le meilleur à respirer,
du doux parfum du miel, ou de son haleine,
plus embaumée que le thym de Cécropie.

Que comprendre de ce jeune homme qui reçoit une grenade en offrande ? Dans la chrétienté, la grenade – parfois placée dans la main de l’enfant Jésus chez les peintres – est l’un des symboles forts de la grâce. Son jus, rouge vif, incarne le sang des martyrs et ses nombreuses graines sont la métaphore de l’aumône. Les romains – en revanche -, du temps de Pétrone, considéraient la Grenade comme le fruit du désir, de la concupiscence. Son carmin rappelant les lèvres (ou carrément le sexe) et ses graines la fertilité. Mon dictionnaire des symboles m’apprend même que l’on plantait à Rome des grenadiers sur la tombe des héros afin que leur descendance soit abondante.

Voilà donc ce jeune homme dépositaire d’une grenade, d’une invitation à la luxure ou à la procréation et – comme de bien entendu – il ne peut plus s’en passer et trouve, en comparaison, tous les fruits fades et inconsistants. Pétrone va plus loin, même, vu que le jeune homme reçoit également des gâteaux déjà mordus par son amoureuse ; geste sanitairement inacceptable par les temps qui courent, d’une rare frivolité du temps de Louis Durey, mais parfaitement admissible et délicieux du temps de l’écrivain.

Parlons-en de Pétrone, qui fut supposément le bras-droit de Néron, son spadassin et son arbitre des élégances, envoyé au supplice après avoir décrit les turpitudes de son maître. Auteur, par ailleurs du Satiricon, filmé par Fellini. Il se trouve que ces trois poèmes qui lui sont imputés, si j’en crois l’excellent livre de François Le Roux dédié à la mélodie française, ne seraient pas de sa plume, mais des pastiches de la renaissance à la manière pétrarquiste.

Ici est exposé le formidable jeu des niveaux de lectures : que dit un faux poème libidineux de l’époque latine, écrit à la renaissance et mis en musique par un jeune compositeur communiste – et prude – du début du vingtième siècle ? Il dit précisément ce que se refuse à dire la pudeur, il est ce niveau d’expression où l’on comble les silences et où on les colorie des pastels qui nous conviennent. Rappeler que Durey, dans cette mélodie, rend probablement un hommage discret à Ravel – qu’il admirait énormément – à une époque où le groupe des six conspuait le compositeur basque, ne rajouterait qu’au trouble. Et que dire du fait que ce jeune homme éperdu de désir libidineux soit ici interprété par une jeune femme ? Nous voilà tous comme une poule romaine devant un couteau.

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Telle est la question !

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