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La France va restituer un tableau de Klimt spolié à une famille juive

La ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot, à côté du tableau "Rosiers sous les arbres" du peintre autrichien Gustav Klimt, lors d'un événement pour annoncer la restitution de l'œuvre à une famille juive dont elle avait été dépouillée en 1938,
16 mars 2021 à 16:03 - mise à jour 16 mars 2021 à 16:03Temps de lecture3 min
Par Jean-François Herbecq avec AFP

"Rosiers sous les Arbres" est un des titres de cette toile de Gustav Klimt vendue sous la contrainte dans l’Autriche nazie. En fait, une véritable spoliation, telles qu’en subissaient les familles juives dans le cadre de "l’aryanisation" des biens en 1938 en Autriche. La France qui en avait fait l’acquisition en 1980 sans en connaître l’histoire va procéder à sa restitution aux héritiers des propriétaires spoliés au terme de recherches qui ont permis de retracer une histoire sciemment dissimulée.

C’est la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot qui a annoncé lundi la restitution de "Rosiers sous les arbres", le seul Klimt dans les collections nationales françaises, peint vers 1904-1905 à la famille de Nora Stiasny, une victime de l’Holocauste : "En plein accord avec le Premier ministre et le président de la République, nous allons lancer la procédure de restitution […] à ses propriétaires légitimes, les ayants droit de Nora Stiasny".

"Pour moi la restitution des biens juifs spoliés est une ardente obligation. […] C’est l’honneur de la République que de faire cela. L’honneur de la France".

C’est l’ouverture récente d’archives en Autriche et le travail d’historiens qui ont permis de retracer précisément l’origine de ce tableau, longtemps cachée par ceux qui ont effacé toute trace de cette affaire.

Vente forcée par les nazis

La toile est achetée en 1911 par le collectionneur juif autrichien Viktor Zuckerkandl, sous le nom de "Rosen" en allemand. Elle en portera d’autres : "Pommiers avec des roses" et "Paysages".

Elle appartient à sa nièce Nora au moment de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938. En août de la même année, cette femme de 40 ans, persécutée en tant que juive, ruinée par "l’aryanisation des biens" décrétée par les nazis, doit se plier à une vente forcée pour une somme dérisoire, de six à cinquante fois inférieure à sa valeur en fonction des témoignages et des estimations.

Le personnage clé de cette spoliation est l’artiste Philipp Häusler, qui a eu une relation avec Nora Stiasny lors de leur jeunesse, et qui avait adhéré au parti nazi en Allemagne dès 1933. Elle meurt en 1942, avec son mari et son fils, en Pologne, au ghetto du shtetl d’Izbica ou au camp d’extermination de Belzec dans l’est de la Pologne. Après guerre, Häusler sera assez habile pour faire croire à sa bonne foi.

En 1980, la France acquiert à son tour "Rosiers sous les arbres" auprès d’une galerie d’art suisse, pour qu’il rejoigne le futur Musée d’Orsay à Paris, consacré à la période 1848-1914. A cette époque, rien ne laisse penser à une spoliation

Une décision difficile, mais l'honneur de la République

"La décision que nous avons prise est évidemment difficile. Elle revient à faire sortir des collections nationales un chef-d’œuvre qui est en outre la seule peinture de Gustav Klimt dont la France était propriétaire", a souligné la ministre pour qui c'est "l'honneur de la République". Mais "ce n’est pas un crève-cœur, bien au contraire". "La reconstitution du parcours de cette œuvre jusqu’à son acquisition […] a été particulièrement ardue, en raison de la destruction des preuves et de l’érosion de la mémoire familiale".

En 2018, l’ambassadeur d’Autriche à Paris avait signalé ces découvertes au musée. La famille avait fait la demande de restitution en 2019, qui doit aboutir bientôt.

Le tableau est pour le moment inaliénable en vertu de la loi, puisqu’il appartient aux collections nationales. Mais "le gouvernement présentera dès que possible un projet de loi destiné à autoriser la sortie de cette œuvre", a précisé la ministre.

Cette restitution prochaine est "pour la famille l’équivalent d’un miracle", a déclaré l’experte autrichienne Ruth Pleyer. "C’est un geste incomparable".

Les ayants droit sont les descendants de la sœur de Nora Stiasny, Hermine Müller-Hofmann, qui avait pu échapper à l’Holocauste en Bavière.