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Tendances Première

La face cachée de la psychologie positive

03 févr. 2022 à 06:11Temps de lecture4 min
Par RTBF La Première

Depuis quelques années, la psychologie positive connaît un succès important auprès du grand public. Favorisant les aspects positifs des individus, des institutions, et de la société, elle cherche à mener chacun vers une vie épanouissante et pleine de sens. Mais est-ce si facile d’être heureux, et la psychologie positive offre-t-elle des stratégies réellement efficaces et désirables ?

Dans La face cachée de la psychologie positive (Editions Mardaga), Michel Hansenne, docteur en psychologie, revient sur les failles méthodologiques et théoriques de la psychologie positive. Ses imprécisions, la relative efficacité de ses interventions, son caractère profondément naïf et ses dérives la rendent très contestable sur le plan scientifique. 

Quels fondements scientifiques ?

Le courant de la psychologie positive a vu le jour de manière assez étonnante. Il n'a pas été l'aboutissement de multiples années de recherches, il a été délibérément créé, dans les années 90, par Martin Seligman, professeur de psychologie à l'Université de Pennsylvanie, et par Mihály Csikszentmihalyipsychologue hongrois. Ses fondements sont donc vraiment très fragiles.

L'air du temps convenait bien au développement de ce mouvement. De jeunes docteurs sont devenus 'prophètes du bonheur'. La machinerie américaine a suivi et tout un commerce du bonheur s'est rapidement développé. La psychologie positive a rapidement connu un franc succès auprès du grand public.

Le problème, c'est que Martin Seligman a prétendu depuis le début en faire une science exacte, une psychologie humaniste scientifique. Or de nombreuses théories sont totalement bancales, observe Michel Hansenne, et des concepts sont trop vite annoncés, sans que les bases n'en soient véritablement étudiées.

Il critique surtout cet aspect non scientifique, vendu pourtant comme une science. La littérature en psychologie positive est majoritairement publiée, non pas dans des revues scientifiques de bon niveau, mais dans des livres, des thèses, des articles qui ne sont pas soumis aux évaluations par les pairs, ce qui pose problème.

Qu’est-ce que le bien-être ? Qu’est-ce que le bonheur ?

Le bien-être est identifié depuis longtemps, par des travaux antérieurs à Seligman et à "toute la machinerie de la psychologie positive", explique Michel Hansenne.

On distingue le bien-être subjectif, la satisfaction de la vie, avec des émotions positives et peu d'émotions négatives. Et le courant du bien-être psychologique, où l'on cherche à se développer par de bonnes relations sociales, des sentiments de compétence, etc...

L'idée du bonheur vendu par la psychologie positive est assez étrange parce qu'elle fait miroiter l'idée que tout le monde peut l'être. Et c'est bien ça le dommage, car ce n'est pas aussi simple que cela. Ce n'est pas parce qu'on a identifié ce qu'il fallait pour être heureux qu'il suffit alors de vouloir l'être pour être heureux. Et c'est vraiment le slogan de la psychologie positive, qui est fort teintée de la culture nord-américaine, avec le "si je veux, je peux".

Le problème, c'est que le bonheur devient une question d'individu : cela responsabilise l'individu comme le propre créateur de son bonheur, au risque de le culpabiliser s'il n'y arrive pas. Du coup, cela déresponsabilise les politiques, les sociétés, qui devraient plutôt s'intéresser aux différences entre les personnes.

La psychologie positive profite en outre aux personnes qui sont déjà bien, et pas aux personnes qui ont des conditions de vie difficiles, qui sont dépressives. L'écart se creuse donc encore plus.

Et la réalité de la vie là-dedans ?

Martin Seligman dresse une sorte d'apple pie, un graphique qui montre que, dans notre quête du bien-être, 50% dépendent de la génétique, 10% des circonstances de vie et 40% des activités intentionnelles. 

Ces 40% responsabilisent l'individu, or, pour Michel Hansenne, ils sont basés sur des études très anciennes et très approximatives, sur des raccourcis maladroits.

Par ailleurs, les circonstances de la vie peuvent jouer un rôle plus important que les activités intentionnelles. La réalité de vie des personnes, même si on admet qu'elle ne compte que pour 10%, peut souvent tout à fait impacter le bien-être. Un pourcentage, ce n'est pas un poids. Vous pouvez très bien avoir 10% avec un poids immense !

La psychologie positive, avec toutes ses app, ses livres de développement personnel, ses activités intentionnelles, propose des exercices qui sont vraiment risibles quand on les regarde de près, poursuit Michel Hansenne.

Comment peut-on croire que l'individu va se développer en notant chaque jour, en allant se coucher, les trois bonnes choses qui se sont passées dans la journée ?

"Il y a bien sûr toute une recherche très sérieuse sur la gratitude, il faut être un peu prudent. Mais cela dépend de comment on l'utilise, parce que les concepts sur lesquels se basent la psychologie positive sont vraiment flous. Il y a quand même du bon là-dedans, mais qui est vraiment très naïf comme approche."

Des effets limités

La psychologie positive a des effets assez modestes, cela marche à du 60% et à du 40% quand le groupe contrôle est de bonne qualité, précise Michel Hansenne. Les effets, minimes, sont pourtant vendus avec des phrases péremptoires, du type "Soyez reconnaissants envers votre entourage et vous serez heureux". 

C'est beaucoup plus compliqué que cela, sinon on aurait déjà trouvé le secret du bonheur depuis très longtemps. (...) Si en effet la réalité de vie n'est pas satisfaisante, comment voulez-vous progresser vers un cheminement, un épanouissement ?

L'injonction au bonheur de la psychologie positive est problématique dans la mesure où les émotions négatives sont tout à fait utiles à la construction de l'individu et même à sa recherche du bien-être, nous dit aussi Michel Hansenne.

>>> Ecoutez ici ses explications à ce sujet >>>

Tendances Première : Le Dossier

La face cachée de la psychologie positive (Ed. Mardaga)

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