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L'agenda Ciné

La Dernière Tentation des Belges : leçon de vie

Sur le rebord d’une falaise avec vue plongeante sur la Meuse, un père discute avec sa fille.  Lui, il est animateur. Elle, elle est stripteaseuse… chanteuse, rectifie-t-elle. Elle, elle veut sauter. Lui veut à tout prix l’en empêcher. Bien sûr il est un grand défenseur du suicide… personne n’a demandé à venir au monde, en tout cas pas lui ! Mais bien évidemment, s’agissant de sa fille, il est contre. Alors pour la retenir, il va lui raconter des histoires passionnantes. En réponse, sa fille préfère qu’il lui parle de lui :  Comment tu as rencontré maman ? C’était un coup de foudre ?  Vous avez fait l’amour tout de suite ?  Quoi ? t’étais même pas là quand elle a accouché ! Et toi, tu m’as aimé ? …

Le père répond bien volontiers, revient sur sa vie, interroge celle de sa fille… car tant qu’il se raconte, tant qu’ils se parlent, façon Shéhérazade dans les contes des Mille et Une Nuits, l’impensable épilogue annoncé ne peut advenir…

Un touche à tout magnifique

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Avec La Dernière tentation des Belges, Jan Bucquoy, évoque le drame de sa vie : la disparition à l’âge de 33 ans de sa fille Marie… sans détour et d’entrée de jeu, avec ce dialogue imaginaire entamé entre lui, sous les traits du formidable Wim Willaert, et sa fille interprétée par la talentueuse chanteuse Alice Dutoit,  Alice on the Roof de son nom d’artiste. Ce dialogue souvent en voix off, fil rouge du film, lui permet de revenir en images et à sa manière sur ses obsessions, ses combats, les femmes de sa vie, ses happenings artistiques, ses films et par la même sur ses ratages, ses illusions perdues… et ce rendez-vous manqué avec sa fille.

Tel qu’en lui-même, Jan Bucquoy le trublion, le libertaire tendance anarchiste, le provocateur, l’utopiste, nous offre un film qui ne ressemble à rien d’autre… qu’à un film de Jan Bucquoy ! Tout s’enchevêtre, dans un joyeux bazar emmené par une bande de fieffés loustics avec notamment Jan Bucquoy en personne, Noël Godin, Alex Vizorek… pour un film drôle, mélancolique et déchirant.

L’Agenda Ciné est parti à la rencontre de Jan Bucquoy et d’Alex Vizorek, son alter ego dans le film.

Cédric Bourgeois

L’Agenda Ciné : Pourquoi ce film, qui entre autres évoque le suicide de votre fille Marie ?

Jan Bucquoy : Je n’avais plus fait de film depuis 2008, même si j’ai fait plein d’autres choses. Moi qui fais des films autobiographiques, je voulais raconter cette histoire. J’ai pris le temps de digérer. Il fallait que je trouve comment la raconter sans que ce soit trop douloureux, trop misérabiliste. Je voulais m’exprimer là-dessus, même si ce n’était pas évident pour moi.

Le suicide est un thème tabou. Idéologiquement, je le prône. On doit pouvoir partir quand on veut. Mais quand c’est ta fille qui part, tu ne l’acceptes pas. Il y avait le parti pris idéologique, et bien sûr la réalité émotionnelle, sentimentale.

Au début, j’ai donc lancé le sujet comme ça : ce sera rigolo, pas chiant ; on ne sera pas dans un film des frères Dardenne (rires).

Je suis assez franc, c’est ma nature. Il n’y a pas beaucoup de filtres !

 

À quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous étiez passé à côté de vos enfants ?

Oh tu sais, tous les pères sont un peu absents, et je ne suis pas une grande exception ! C’est aussi une histoire d’époque. Mais quand j’étais là, j’étais vraiment là… ce n’est pas le cas de tous les parents. Mes enfants adoraient. Ils disaient que quand j’étais là, ils faisaient ce qu’ils voulaient, et que je n’étais pas le père chiant, que je ne regardais jamais leur journal de classe. Maintenant, quand une ou deux fois par an je me fâchais à mort parce que je me rendais compte qu’ils ne foutaient rien à l’école, ils ne me prenaient pas au sérieux !

Quand on se rend compte que l’on aurait dû les encadrer un peu plus, c’est toujours des réflexions qui arrivent un peu tard.

 

Votre film, c’est aussi une espèce de bilan sur tout ce que vous avez entrepris et réalisé...

J’essaye d’expliquer que la vie est marrante, mais qu’il va falloir la faire soi-même. On ne va pas t’apporter le sens de la vie sur un plateau. C’est une espèce de démonstration que la vie peut ne pas être chiante : il faut participer à l’Eurovision, monter des musées inimaginables… il faut y aller !!

Ma vie est très drôle, mais ça n’est que la pointe de l’iceberg (rires).

Il n’y a pas que mon histoire personnelle dans ce film. Il y a aussi une utopie : Comment changer le monde ? Il faut arrêter l’héritage, sinon rien ne changera jamais, car l’argent ira toujours chez les mêmes. Avec une loterie, c’est statistique, tu redistribues les richesses.

 

Oui, mais elle ne marche pas votre loterie.  Les gens n’en veulent pas !

Les gens ne veulent pas être heureux ! Ils se sentent mieux dans le malheur, les trucs qui ne vont pas. Ils y sont habitués.

Croire qu’il suffit de proposer le bonheur pour que les gens y adhèrent, c’est fauxN'empêche, il faut y aller quand même ! Il faut quand même proposer, ouvrir la porte à la dérive, même si tu sais que ça va être le foutoir (rires). Et dès que tu as un projet, la vie devient intéressante… c’est ça que je voulais proposer à ma fille.

 

L’Agenda Ciné : Jan Bucquoy, c’est qui ? C’est quoi ?

Alex Vizorek : Pour moi Jan Bucquoy, c’est un mythe belge. J’aime toujours énormément quand les Flamands viennent chez nous et quand nous, on va en Flandre. On y va trop peu et je pense qu’il n’y a que les artistes qui peuvent faire des ponts. Les politiques, eux, sont les champions pour couper les choses en morceaux. Plus il y a de morceaux, plus il y a de présidents et de ministres, et ça les arrange bien ! Nous les artistes, on a tous intérêt à tendre la main, et à y aller… Jan Bucquoy fait ça depuis des années.

J’ai le souvenir d’un homme qui sur les plateaux de télé était incontrôlable, se battait avec les gens ET parvenait à faire des films qui faisaient hurler de rire les Belges. Il a un côté absurde, fascinant, artiste contemporain et cinéaste.

Quand on a pensé que je pouvais tenir le rôle, après que j’ai lu le scénario, que j’ai bien ri, je me suis dit que s’il voulait de moi, c’était oui tout de suite.

Est-ce parce que tous les autres avaient dit non ? En tous cas il a voulu de moi. C’était oui, et c’était génial à faire !

La Dernière tentation des Belges est à mon sens son film le plus populaire.

 

 

Pour vous qui poursuivez votre carrière en France, jouer dans ce film était comme un bon bain de belgitude ?

Déjà à la lecture du scénario. Et surtout avec cette belgitude jamais feinte.

Jan est celui qui la pousse loin, jusqu’à la provocation ! Quand, au Musée du Slip, il accroche le slip de la Reine Fabiola, il est dans une vraie belgitude, mais aussi dans une vraie provocation, car à l’époque où il le fait, on ne peut faire ça. Quand il dessine la vie sexuelle de Tintin, le Belge n’a pas l’habitude d’être secoué comme il est secoué par Jan. Mais comme il a ce côté un peu looser magnifique, on le lui pardonne. Ce que son film retrace assez bien.

 

À ce compte-là votre personnage est-il un rêve projeté de ce qu’il n’a pas été et de ce qu’il ne sera pas ?

On me l’a vendu un peu comme un anti-Jan. C’est effectivement celui qui aime réussir, qui est facile avec les gens, avec les femmes, qui se pose assez peu de questions, qui va de l’avant et qui évidemment réussit. Je crois que c’est, et son personnage rêvé, et un peu tout ce qu’il déteste… mais ça il ne me l’a pas dit ! (rires)

En tout cas, dans le film, il se définit en opposition par rapport à lui.

 

Comment on travaille avec Jan Bucquoy ?

Il est très exigeant, en tout cas avec les équipes. Il sait tout à fait ce qu’il veut, mais il ne le formule pas toujours très bien…. il faut décrypter " le Bucquoy " (rires). Avec les comédiens, il aime bien faire avec ce que l’on est. On a d’ailleurs gardé nos noms.

Pour quelqu’un qui n’est pas un grand habitué des plateaux, parfois j’aurais aimé qu’il soit un peu plus directif. Mais ça me laissait la liberté de proposer. C’est dans son œil, que j’arrivais à déceler si c’était bien ou pas bien.

Tout ce qui intéresse Jan, c’est que son texte soit à l’image. Je l’aurais dit en Bulgare, ça serait passé aussi !!

 

N’hésitez pas un seul instant et succombez à La dernière Tentation des Belges !

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