Chroniques

La dégressivité des allocations de chômage, entre idéologies et réalité

28 oct. 2022 à 06:29Temps de lecture4 min
Par Bertrand Henne

La dégressivité des allocations de chômage n’est pas efficace. C’est ce que montre une étude de l’ONEM, l’organisme qui gère l’assurance chômage. A gauche on considère donc que la mesure décidée par le gouvernement Di Rupo il y a 10 ans était sans doute plus idéologique que pragmatique. Mais à droite on ne s’avoue pas vaincu. Le débat n’est donc pas éteint.

Taux d’emploi

La question est toujours la même pour les gouvernements : comment arriver à augmenter le taux d’emploi chez nous ? En Flandre, le taux d’emploi est de 76,3%, de 64,8% à Bruxelles et de 65.4% en Wallonie. Pour augmenter ce taux, plusieurs mesures ont été mises en place pour lutter contre les pièges à l’emploi ; cette idée qu’il n’y a pas assez d’incitants à travailler lorsqu’on est au chômage.

Parmi ces réformes, la majorité a visé l’assurance chômage. Activation des chômeurs, fin de l’allocation d’insertion pour les jeunes et donc dégressivité des allocations en 2012. Les allocations sont augmentées lors de la première période et diminuées ensuite. Une réforme dont l’ONEM souligne qu’elle était la plus importante depuis les années 80.

Pas d’effets probants

L’ONEM n’a mesuré aucun effet de cette réforme. La sortie du chômage est avant tout liée à la situation économique et au marché du travail. On ne mesure pas de corrélation entre dégressivité et transition vers l’emploi depuis 10 ans. L’Onem souligne même que durant la crise du Corona la dégressivité a été gelée. C’est pourtant à ce moment-là qu’il y a eu le plus de remises à l’emploi parce que le marché du travail était dynamique.

En outre, la dégressivité ne permet pas d’économiser de l’argent en payant moins les chômeurs de longue durée parce que la très grande majorité des chômeurs sont de courte durée. Ceux-ci ont des allocations plus importantes lors de la première période ce qui compense la mesure.

Donc en résumé : les objectifs politiques fixés à l’époque n’ont pas été remplis.

Bye les principes libéraux ?

Après la publication de cette étude beaucoup à gauche ont crié victoire et jugé qu’enfin l’idéologie du moins disant social était éventée.

On retrouve un clivage philosophique très net sur cette question. A gauche on collectivise le problème : on considère que le problème du chômage c’est le marché du travail, c’est le travail qui manque, ou le travail qui ne paie pas assez, ou le travail qui est trop dur. Pour la gauche, le travail est une domination. Le chômage doit protéger pour rendre libre.

A droite on individualise le problème du chômage : c’est le chômeur qui ne prend pas ses responsabilités, c’est le chômeur qui gagne trop, c’est le chômeur qui ne s’active pas, c’est le chômeur qui ne veut pas travailler. Pour la droite, le travail est une libération. Le chômage doit activer pour rendre libre.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette étude de l’Onem ne tranche pas définitivement ce débat de principes.

Une pseudo-dégressivité ?

L’étude de l’Onem ne dit pas que le principe de la dégressivité est inopérant. Elle dit que la dégressivité telle qu’on l’a appliquée chez nous n’a pas montré d’effet probant. Où est là différence ? Eh bien l’Onem souligne par exemple que : le système dégressif actuel perd toutefois de son efficacité car, pour de nombreux chômeurs, il existe un écart important entre le profil dégressif théorique et l’évolution réelle du montant de leurs allocations. Cela s’explique en partie par le fait que certaines catégories de chômeurs ne sont pas soumises à la dégressivité des allocations (par exemple, les chômeurs bénéficiant d’allocations minimales). À cela s’ajoutent les indexations régulières et la liaison des allocations au bien-être qui augmentent le montant des allocations. Ces dernières années, l’écart entre la théorie et la pratique s’est d’ailleurs encore creusé.

Bref, les mécanismes qui garantissent un revenu protecteur ont annulé en partie la perception d’une perte de revenu censée inciter au retour à l’emploi.

De quoi permettre aux tenants de la dégressivité de continuer à plaider pour une dégressivité plus poussée, plus marquée pour espérer un jour une réelle efficacité. Le débat gauche/droite sur ce sujet est loin d’être terminé.

Un équilibre impossible ?

Notons tout de même cette conclusion de l’Onem : l’allocation moyenne de chômage reste constamment en dessous du seuil de pauvreté. Toute réforme des allocations est donc délicate pour le maintien de la fonction de protection des allocations de chômage. Les liaisons au bien-être se sont avérées un facteur important pour empêcher que l’écart entre le seuil de pauvreté et le montant des allocations ne se creuse. Cependant, ce mécanisme érode le système de dégressivité. Il semble donc difficile de conserver l’équilibre entre la fonction de protection des allocations et le mécanisme d’activation de la recherche d’emploi visé par la dégressivité.

Autrement dit vu le faible niveau des allocations chez nous, vouloir encore renforcer la fonction d’activation réduira à pas grand-chose la fonction de protection et poussera les chômeurs dans la pauvreté. A moins de vouloir vider l’assurance chômage de sa substance, les solutions pour augmenter le taux d’emplois sont sans doute à trouver ailleurs, la fiscalité sur le travail par exemple.

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