Belgique

La crise énergétique menace la compétitivité des entreprises : le patronat rencontre le gouvernement ce lundi

05 sept. 2022 à 04:00 - mise à jour 05 sept. 2022 à 04:31Temps de lecture6 min
Par Jean-François Noulet, avec L. Henrard et B. Hupin

L’augmentation des prix de l’énergie et l’inflation compliquent particulièrement aussi la vie des entreprises. Ce lundi, le Premier ministre reçoit les représentants des fédérations patronales pour faire le point sur la situation et envisager les mesures à prendre pour soulager les entreprises. Du côté des patrons, on attend des mesures d’urgence, car la crainte est grande de voir des entreprises suspendre leurs activités, licencier du personnel, voire fermer les portes.

"J’attends des conclusions et des actions"

L’administrateur délégué de la FEB, Pieter Timmermans, donne le ton d’emblée. "J’attends des conclusions et des actions", dit-il à propos de la rencontre que les fédérations patronales auront avec le Premier ministre ce lundi. Pour lui, il y a "une crise énorme que nous devons affronter"

Pour la FEB, il faut rapidement agir pour alléger la facture pour les entreprises. "Si on ne fait rien, des entreprises vont se mettre à l’arrêt. Alors, cela créera une crise parce que ces entreprises à l’arrêt produisent pour leurs clients qui seront par après en difficulté", explique le patron de la FEB, qui parle "d’effet boomerang".

Des réponses rapides, c’est aussi ce qu’on attend du côté de l’Union des Classes Moyennes (UCM). "La situation des indépendants et des PME est aujourd’hui dramatique", selon Thierry Evens, porte-parole de l’UCM. "Tous les indicateurs sont au rouge : perte de chiffre d’affaires, hausse très importante des coûts de production et donc, on estime qu’aujourd’hui près d’un indépendant sur quatre travaille à perte", ajoute-t-il.

Un cocktail explosif pour les entreprises

Les difficultés que rencontrent les entreprises sont multiples. C’est "essentiellement du fait de l’augmentation du coût de l’énergie. Joue aussi l’inflation, la hausse du coût salarial, plus de 6% depuis le début de l’année. C’est un cocktail explosif", explique Thierry Evens de l’UCM.

"Le risque de licenciements est réel", poursuit-il, avant d’ajouter : "on voit que les faillites repartent à la hausse. Il y aura, malheureusement, énormément de cessations".

Du côté de la FEB, on craint aussi que des entreprises se mettent en lockdown, c’est-à-dire qu’elles préfèrent arrêter leur production que continuer à perdre de l’argent.

Les fédérations patronales vont présenter des solutions au gouvernement

Les fédérations patronales demandent des mesures comparables à celles qui ont été prises lors de la crise du Coronavirus.

Même si une partie de la solution se trouve au niveau européen, où l’on pourrait agir sur les prix du gaz et de l’électricité, les patrons attendent que les autorités belges adoptent des mesures concrètes. "Ce que nous souhaitons essentiellement au niveau fédéral, c’est que l’on reprenne les mesures qui ont permis de soulager les PME pendant la période de crise Corona", signifie Thierry Evens. "Je pense au chômage Corona, le chômage économique qui doit être rétabli tout de suite", ajoute-t-il.

En effet, depuis début juillet, les possibilités de recourir au chômage économique sont moins souples que lors de la période "Corona". "Il faut un système de chômage temporaire", enchaîne Pieter Timmermans, de la FEB. "Les entreprises en difficulté, la première chose qu’elles font, ce n’est pas licencier, mais mettre au chômage technique leurs collaborateurs. Si on ne fait rien, la phase suivante, ce sont les fermetures et les licenciements secs", précise Pieter Timmermans.

Pour les patrons, des mesures comparables à celles prises pendant la crise Corona sont d’autant plus nécessaires que tous les secteurs d’activité sont touchés. Du côté de l’Union des Classes Moyennes, on préconise aussi des possibilités de report de paiement de l’ONSS et de l’INASTI et l’on souhaite un "moratoire énergétique", c’est-à-dire "ne pas permettre aux fournisseurs, aux producteurs d’énergie de couper l’approvisionnement ou d’assigner et de contraindre des indépendants ou des PME à la faillite".

Donner un signal au marché : les prix sont trop élevés

Du côté de la FEB, on espère au premier plan une solution pour les prix. "Il faut donner un signal au marché que le prix est trop élevé", explique Pieter Timmermans qui compte sur l’aide de la Norvège, le principal fournisseur de gaz de la Belgique.

A côté de cela, la FEB a épinglé diverses mesures que la Belgique pourrait déjà adopter pour faire diminuer les prix des produits énergétiques. "Le niveau des accises est encore supérieur à la moyenne européenne", souligne Pieter Timmermans. "On peut aussi libérer des quotas de CO2, ce qui aurait un impact sur les prix", ajoute-t-il. La FEB préconise aussi un plan d’efficacité énergétique pour réduire la consommation.

Penser aux coûts salariaux

Dans le paquet de propositions de mesures qu’ils comptent soumettre au Premier ministre, les fédérations patronales en ont aussi quelques-unes pour tenter de réduire les coûts salariaux. L’inflation et les indexations automatiques de salaires qui y sont liées sont un problème pour les entreprises. "Quand vous devez augmenter les salaires, de 10% en un an de temps, vous ne pouvez pas le répercuter dans vos prix. Si vous le faites, cela va augmenter de nouveau l’inflation et donc, cela va augmenter de nouveau l’indexation des salaires. C’est intenable", argumente Pieter Timmermans.

Pour la FEB, "nous devons faire une combinaison entre un report de l’indexation et une réforme fiscale où l’on crée du pouvoir d’achat pour les bas revenus parce que là, il faut compenser", explique l’administrateur délégué de la FEB. 

La question du saut d’index revient sur la table. "Il faut freiner, ralentir. Nous indexons en temps réel. Chez nos voisins, ils le font un peu plus tard", fait remarquer Pieter Timmermans qui souligne que le handicap salarial des entreprises belges "s’oriente vers 16%" par rapport à celles des pays voisins.

Le patron de la FEB préconise de prendre des mesures rapidement "pour éviter de devoir prendre des mesures encore plus drastiques", comme l’ensemble de mesures prises à l’époque du Premier ministre Dehaene où l’on avait enchaîné blocage des salaires, saut d’index, loi de 1996 sur la compétitivité et la norme salariale, rappelle le patron de la FEB. "Est-ce que tout le monde doit être indexé de la même façon ?"

L’Union des Classes Moyennes le rejoint sur ce thème et demande qu’on "ouvre le dossier". "On peut penser à un saut d’index, c’est le plus simple, mais aussi le plus brutal. Ce n’est pas nécessairement ce qu’il y a de mieux ainsi", expose Thierry Evens. "On peut penser à un étalement de l’indexation dans le temps à un plafonnement pour ne pas indexer complètement les plus hauts salaires", avance-t-on du côté de l’UCM. "Ou encore ne pas indexer les cotisations sociales."

Les fédérations patronales comptent sur les organisations syndicales pour trouver une entente sur ces points.

"Que le gouvernement s’investisse immédiatement" (Bruno Colmant)

Il faut intervenir rapidement, c’est aussi le point de vue de l’économiste Bruno Colmant que notre rédaction a sollicité pour son avis. Pour lui, on a perdu du temps cet été en ne prenant pas de mesures structurelles. "C’est maintenant dans les prochains jours et semaines qu’il faut immédiatement que l’effort intervienne par des mesures fiscales pour les entreprises et pour les particuliers", estime Bruno Colmant.

Pour lui, toute notre économie est en train de "subir un choc très important" Selon Bruno Colmant, 40% des particuliers risquent de tomber sous le seuil de pauvreté. "Et pour les entreprises, c’est un choc terrible", souligne l’économiste.

Pour ce dernier, plusieurs solutions peuvent être envisagées par le gouvernement. "Il y a des aides fiscales immédiates qu’on peut mettre en œuvre. On peut par exemple autoriser les entreprises à surdéduire tous les amortissements pour tenir compte de l’inflation, comme dans les années 70", explique-t-il. "On peut aussi permettre les déductions complémentaires pour les frais de personnel et un peu alléger la facture fiscale des entreprises", ajoute Bruno Colmant.

Pour l’économiste, il faut aussi mettre en œuvre des mesures très particulières pour la population, puisqu’il y a ce risque de voir 40% de la population passer sous le seuil de pauvreté. "C’est gigantesque et intolérable pour un Etat social", explique Bruno Colmant.

Et d’ajouter : "Il va falloir sans doute limiter le prix de l’électricité, donner des aides directes aux ménages, comme on l’a fait pendant la crise du Covid, sinon il va y avoir des phénomènes d’impayés, de familles qui vont sombrer complètement. […] On voit déjà des familles qui prônent la désobéissance en matière de remboursement des factures d’énergie dont les impayés s’accumulent auprès des distributeurs et les producteurs."

Bruno Colmant fait un parallèle avec la crise financière de 2008. "L’Etat est intervenu immédiatement pour sauver les banques, pour garantir l’épargne des Belges. […] Je crois qu’il doit avoir le même genre d’attitude", déclare Bruno Colmant.

"L’Etat s’endette à 2% pendant 10 ans, ce qui n’est pas grand-chose et en plus, la Banque Centrale européenne permet de refinancer les Etats", complète Bruno Colmant. "Donc, l’arme de l’endettement public va devoir immanquablement être utilisée pour aider la population et les entreprises", conclut l’économiste pour qui il faut que "le gouvernement s’investisse immédiatement dans la rescousse de l’économie".

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