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"La corrida" : Francis Cabrel a chargé la tauromachie, une coutume valorisée par d'autres artistes

"La Corrida" de Francis Cabrel

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La corrida, une des chansons les plus connues de Francis Cabrel… C’est un peu son Knockin' On Heaven's Door à lui – Bob Dylan demeurant un grand frère pour Cabrel. La corrida, chanson emblématique des années 90. Que signifie réellement cette chanson, critique assumée de la tauromachie ?

Parue en 1994 sur l’album best-seller Samedi soir sur la terre, La corrida a suscité une controverse, puisque le chanteur y exprime son aversion pour la corrida. Or on sait que la corrida est un sujet à la nitroglycérine. La corrida, qui est considérée par certains comme un art, est considérée, par d’autres, comme un massacre…

Dans la chanson, Francis Cabrel choisit son camp. C’est ce que j’appelle des chansons éditos, des chansons dans lesquelles les chanteurs ou les chanteuses prennent position sur tel ou tel sujet de société, quitte à déplaire à une frange de leur public… Les exemples foisonnent : Je suis pour de Michel Sardou sur la peine de mort (il est plutôt pour). Les bobos de Renaud sur les bobos (il est plutôt contre).

Un angle immersif et original

La corrida commence par ces célèbres paroles : "Depuis le temps que je patiente dans cette chambre noire / J'entends qu'on s'amuse et qu'on chante, au bout du couloir / Quelqu'un a touché le verrou / Et j'ai plongé vers le grand jour / J'ai vu des fanfares, des barrières. Et des gens autour".

La première fois qu’on découvre la chanson, ou quand on l’entend plus qu’on ne l’écoute, on ne sait pas trop de quel couloir on parle, de quelles fanfares il s’agit. Et surtout, on ne sait pas trop qui parle. Il faut avancer dans le texte pour s’apercevoir que c’est un animal qui parle. C’est un taureau qui nous livre ses pensées, alors qu’il est poussé dans l’arène pour le début d’une corrida. Ce point de vue narratif, c’est évidemment l’originalité de la chanson de Cabrel. En tout cas la façon la plus surprenante de nous raconter une corrida : à travers les yeux – et les mots - de celui qui va la subir.

"Depuis le temps que je patiente dans cette chambre noire" - le taureau fait référence au box obscur, cellule de deux mètres sur trois, où on enferme les taureaux dans le noir complet avant d’ouvrir la porte ("quelqu’un a touché le verrou") pour les lancer dans la lumière et le bruit de l’arène : "et j’ai plongé vers le grand jour".

Remise en question de la tauromachie et de la virilité

Cabrel a construit son texte en s’alignant sur la chronologie du spectacle de la corrida qui obéit à des règles très codifiées

Des codes dont il se moque en narguant le personnage du torero que le taureau traite, de "danseuse ridicule", de "pantin" et de "minus". Lorsqu’il est envahi par les souvenirs de sa jeunesse, le taureau pense : "Andalousie, je me souviens, les prairies bordées de cactus. Je ne vais pas trembler devant ce pantin, ce minus. Je vais l'attraper, lui et son chapeau. Les faire tourner comme un soleil. Ce soir la femme du torero dormira sur ses deux oreilles".

Ici, l’image renvoie à un autre geste codifié de la tauromachie qui consiste à trancher et à exhiber en trophée une ou les deux oreilles du taureau

"Ils sortent d'où ces acrobates. Avec leurs costumes de papier ? J'ai jamais appris à me battre contre des poupées". Le vocabulaire (pantin, minus, poupée et – plus loin – ballerine) remet en question l’archétype de virilité incarné par le toréro, figure intouchable et sacrée de la mythologie de l’arène. Ces paroles n’ont pas vraiment plu aux adeptes de l’art taurin, aux défenseurs de la tradition. Le climax du destin de cette chanson est son interprétation live dans les arènes de Nîmes qui, on le sait, est le point central d’une célèbre feria. C’était chaud, mais il l’a fait… à plusieurs reprises, la dernière fois en 2021.

Une expression popularisée

Le combat dans l'arène se poursuit, jusqu’à sa mise à mort : "Ils ont frappé fort dans mon cou pour que je m'incline / Je les entends rire comme je râle / Et je les vois danser comme je succombe / Je ne pensais pas qu'on puisse autant s'amuser autour d'une tombe".

Et puis, il y a cette question qui ponctue le texte : "Est-ce que ce monde est sérieux ?" qui pointe l’absurdité ressentie par le taureau. Une expression qui est passée dans le langage courant… et qui, du coup, interroge n’importe quelle absurdité du monde. On voit et on entend "Est-ce que ce monde est sérieux ?" dans des titres de presse, dans des podcasts, des post Facebook. L’expression existait déjà vraisemblablement, mais peut-être pas dans cette forme aboutie et parfaite.

"Est-ce que ce monde est sérieux ?", c’est parfait et ça dit tout. Mais si c’est Cabrel qui la formule pour la première fois dans sa chanson, c’est un exploit linguistique inattendu.

Enfin, la fin de la chanson est particulièrement gonflée, car elle est chantée en espagnol… Il ose utiliser la langue originelle de la tauromachie, ce qui lui permet de désacraliser le spectacle produit par le toréro, tout en disant des choses provocantes "Baila, baila / Hay que bailar de nuevo / Y mataremos otros / Otras vidas, otros toros Y mataremos otros / Venga, venga a bailar". Traduction : "Il faut danser à nouveau / On en tuera d’autres / D’autres vies. D’autres taureaux / Viens, viens danser".

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D'autres ont chanté la corrida

Signe des temps, la corrida n’a pas toujours eu mauvaise presse dans la chanson française. Elle a souvent été évoquée, comme dans La corrida de Gilbert Bécaud en 1956.

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Y’a du monde pour la corrida… Michel Sardou, encore lui, a chanté la corrida avec La corrida n’aura pas lieu. Mais on retrouve aussi Pierre Perret La corrida, Enrico Macias La première corrida, Georgette Plana Tous les jours c’est corrida. Dalida a chanté la gloire du matador dans une chanson disco-kitsch qui s’appelle La feria. Il y a eu évidemment Charles Aznavour avec Le toréador en 1964.

Et puis, on l’a oublié, mais Vanessa Paradis a aussi chanté l’aura du toréro en 1987 avec Manoloto Manolete. Il s'agissait d'une chanson d’Etienne Roda-Gil sur Manolete, célèbre toréro espagnol mort sous les coups de cornes d’un taureau.

Mais, restons sérieux, la plus belle chanson sur, ou contre, la corrida, c’est celle de Francis Cabrel.

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