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Un jour dans l'histoire

La bière et les femmes : une longue histoire de savoir-faire méconnue

La bière et les femmes : une longue histoire de savoir-faire méconnue
08 mars 2021 à 08:22 - mise à jour 08 mars 2021 à 08:224 min
Par Lucy Dricot avec Un jour dans l'Histoire
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La bière, une histoire de bonhomme ? Pas vraiment. En réalité, c’est aux femmes que ce succulent breuvage doit son existence et sa notoriété. Retour sur l’histoire méconnue des femmes et de la bière avec Cindya Izzarelli, journaliste et chroniqueuse culinaire, auteure de l’ouvrage "Ces femmes qui ont révolutionné la cuisine".

"La bière, les hommes savent pourquoi"… ou pas !

Breuvage favori des supporters de football et des amateurs de barbecue, considérée anciennement comme la boisson préférée des Vikings, des barbares et des belliqueux ; la bière est inéluctablement associée à la virilité dans l’imaginaire collectif. Pourtant, on se met le doigt dans l’œil (et bien profond).

Les textes anciens qui ont documenté les pratiques du brassage prouvent en effet que les femmes étaient présentes en force et que les hommes ne s’en sont mêlés que bien plus tard. Il est donc temps de lever le voile sur le lien étroit qui existe entre les femmes et la bière.

Une boisson sacrée liée à des entités féminines

La plupart des choses qui nous sont familières ont une très longue histoire et la bière n’y fait pas exception. Les premières traces de cette boisson remontent en effet à l’époque du Natoufien (l’Épipaléolithique), soit en 14 500 avant notre ère. On ne parlait évidemment pas encore d’ambrée, de blonde ou de brune surmontées d’une jolie mousse blanche aérienne, mais plutôt d’une bouillie de céréales fermentées. Cette merveilleuse invention, plus que probablement fortuite et accidentelle, est liée aux actes de fabrication du pain et de conservation des céréales, deux tâches domestiques qui incombait principalement aux femmes.

En ces temps où les mythes expliquaient le monde, la bière devient vite une boisson quotidienne sacrée. Déjà parce qu’elle est issue de la terre, des céréales, de l’eau et des saisons ; mais aussi parce qu’on considère que l’alcool qu’elle contient altère les sens et permet de communiquer avec les dieux et les déesses qui régissent le monde. "Enfin, plutôt les déesses !" s’exclame Cindya IzzarelliLa bière est en effet liée à des entités sacrées féminines comme Siduri (une divinité tavernière et brasseuse de l’Épopée de Gilgamesh associée à la fermentation) ou Ninkasi (littéralement "celle qui remplit la bouche", la déesse de la bière chez les Mésopotamiens).

"On retrouve ensuite des traces des premières fabricantes de bière dans le code Hammurabi (-1 750 avant Jésus Christ), où la plupart des professions décrites sont au masculin… sauf le métier de brasseuse qui est, lui, décliné au féminin. Ce qui prouve bien que ce sont les femmes qui continuent à fabriquer et distribuer la bière" poursuit l’auteure de "Ces femmes qui ont révolutionné la cuisine".

Des Alewives à la chasse aux sorcières

Boisson quotidienne du long Moyen-âge européen, la bière arrive ensuite dans les monastères avec l’avènement du Christianisme et la règle de Saint-Benoit (IVe siècle après Jésus-Christ). "Pour autant, on ne parle pas encore de but lucratif ni de concurrence et les femmes continuent à brasser tranquillement leur bière, chez elle, dans la cuisine" précise la journaliste.

Comme la bière ne contient pas encore de houblon à cette époque, elle se gâte vite. Il faut donc distribuer ou vendre l’excédent sur le pas de la porte ou dans les tavernes. Petit à petit, les "brasseuses domestiques" - surnommées Alewives en Angleterre - vont ainsi pouvoir monter un petit commerce lucratif qui leur permet de subvenir à leurs besoins sans être forcées de se mettre au service des plus riches, de se trouver un mari, ou d’avoir recours à la prostitution.

"Malheureusement, le monde commence à basculer au XIV" prévient Cindya Izzarelli. La pandémie de peste noire ravage l’Europe et une nouvelle économie se met en place. Tout est à reconstruire. Les corps de métier se professionnalisent et la fabrication de la bière se masculinise en entrant dans les corporations (auxquelles les femmes n’ont que très peu accès). Dans le même temps, les mœurs se rigidifient. Les Alewives sont petit à petit diabolisées et considérées comme des sorcières. "On les accuse d’être des tricheuses, de couper leur bière à l’eau, d’enivrer leurs clients et de mener une vie de catin. Les Alewives, c’est fini" explique la chroniqueuse culinaire.

"Mais avant de perdre tout à fait la main sur la fabrication et la distribution de la bière, une femme, Hildegarde de Bingen, révolutionne l’histoire du breuvage en proposant, au XIIe, d’ajouter du houblon dans la bière" se console Cindya Izzarelli.

La chute… avant le grand retour des femmes brasseuses

Même si elles ne brassent plus, les femmes continuent à consommer de la bière jusqu’au XXe siècle. La boisson est encore considérée comme nourrissante et saine, et le marché propose même des "bières de nourrices" dont on ne connaît que trop bien les publicités :

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Le lien entre les femmes et la bière continue cependant d’aller de mal en pis après la seconde guerre mondiale. Durant cette période, les femmes sont relayées au foyer et la fabrication de la bière s’industrialise complètement : elle ne se vend désormais qu’au café et au supermarché. Or, les femmes ne peuvent plus se rendre au bar (puisqu’elles sont relayées au foyer).

Dans les années 60, les publicitaires font définitivement de la bière une "boisson d’homme" en s’attelant à faire comprendre aux femmes que la bière achetée au supermarché doit être uniquement servie "au-mari-qui-rentre-à-la-maison-après-une-dure-journée-de-labeur". Les femmes, elles, sont orientées vers des boissons douces et sucrées.


► Lire aussi : Femmes et alcool : une longue histoire de stéréotypes


Heureusement aujourd’hui, les femmes font de nouveau leur entrée dans les brasseries. S’agit-il d’un élan féministe de réappropriation des savoir-faire ? Pas spécialement. "En fait c’est plutôt venu d’un regain plus général pour tout ce qui est artisanal, slow food, local et donc, des microbrasseries" estime Cindya Izzarelli. "Nous sommes encore loin de la parité. En Belgique et en France, on estime qu’un sixième des brasseries sont tenues par des femmes. Mais on observe quand même un retour par la grande porte des femmes brasseuses." Et c’est tant mieux !

 

 

► "Ces femmes qui ont révolutionné la cuisine" par Cindya Izzarelli, journaliste et chroniqueuse culinaire, aux éditions Jourdan.

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