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La Belgique est de nouveau le pays où le coronavirus a provoqué le plus de morts par habitant : comment l'expliquer ?

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09 nov. 2020 à 11:09 - mise à jour 17 nov. 2020 à 08:11Temps de lecture7 min
Par X.L.

La phrase avait disparu depuis deux mois des dépêches quotidiennes de l’AFP qui font le bilan de l’épidémie de coronavirus dans le monde : "Parmi les pays les plus durement touchés, la Belgique est celui qui déplore le plus grand nombre de morts par rapport à sa population". Mais avec 123 décès pour 100.000 habitants, la Belgique devance en effet à nouveau le Pérou (107), l’Espagne (87), l'Argentine et le Brésil (78).

Et cet écart risque même de s’amplifier, puisque la moyenne de décès quotidiens continue à grimper chez nous, malgré une lente diminution des contaminations et des hospitalisations….

La phrase avait disparu car depuis la fin août, c’est le Pérou qui affichait le plus lourd bilan de l’épidémie par rapport à sa population, avec plus de 30.000 morts pour 31 millions d’habitants. Mais la seconde vague a depuis déferlé sur l’Europe, et la Belgique est à nouveau un des pays où le virus s’est révélé le plus meurtrier, nous faisant remonter en tête de ce triste classement, même si celui-ci doit être relativisé.

Comment l’expliquer ? Les éléments de réponse sont nombreux : il y a à la fois une succession d’événements, des stratégies sanitaires et des éléments d’explication chiffrée.

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1°) De multiples connexions avec des zones infectées, en particulier l’Italie, et pas de quarantaine obligatoire

On ne sait pas très bien comment le virus est apparu en Chine, mais dans nos pays, c’est assez clair : il a été exporté. Une première alerte avait été donnée début février avec des cas positifs parmi des voyageurs en provenance de Wuhan. Mais ceux-ci avaient été isolés et l’épidémie contenue.

Mais vers le 20 février, il apparaît qu’un foyer s’est développé en Lombardie. On ne parle alors que d’une quarantaine de contaminations sur le pays, mais le virus est en réalité bien présent, on le verra par la suite. Les Belges sont nombreux dans la région en cette période de vacances de carnaval, mais nos autorités n’ont alors aucun moyen de se rendre compte de l’ampleur du danger, et se contentent d’une recommandation de "s’informer auprès des autorités".

Les voyages scolaires ne sont même pas interdits dans un premier temps, et aucune mesure particulière n’est prise pour la rentrée du 1er mars. Il est juste prévu que si un enfant ou un membre du personnel scolaire tombe malade, cette personne doit rester à la maison et contacter le médecin de famille par téléphone.

Pis : lorsque le bourgmestre Olivier Maingain prend un arrêté interdisant pendant 14 jours l’accès aux lieux publics à toute personne revenant d’un voyage privé ou professionnel dans une zone à haut risque, sa décision est qualifiée de "grotesque" et "disproportionnée".

On sait aujourd’hui que c’était pourtant la décision à prendre : à ce moment, 130 cas ont été détectés en France, idem en Allemagne, mais l’Italie en est déjà à plus de 1000 cas, et 54 décès. Les Belges ont été nombreux à partir en Italie, ils sont nombreux à ramener le virus dans leurs valises.

Si le deuxième cas belge a été importé de France, la plupart des suivants seront transalpins. Sur les 10 nouveaux cas détectés le 3 mars, 9 revenaient d’un voyage en Italie.

On sait aujourd’hui que sans mesure d’isolement (quarantaine), ou de distanciation (masque, distance de contact), le taux de reproduction du virus peut être très important : proche de 4. Ce qui signifie que chaque personne contaminée en contamine en moyenne 4 autres. Avec une seule personne contaminée, cela peut déjà être grave, car après 1 jour, il peut y avoir 5 personnes contaminées, 21 après 2 jours, plus de 100 en 3 jours. Mais avec 10 personnes contaminées de retour de vacances, cela fait 1000 en 3 jours… Et la Belgique a importé bien plus de 10 cas de voyage lors de ces vacances de carnaval…

La Belgique n’est pas le seul pays à avoir des contacts avec des zones infectées, mais ce qui a permis la dissémination rapide dans notre pays plus que dans d’autres, c’est l’importation massive de cas de coronavirus en même temps, à une période où notre pays n’avait pas vraiment mis en place de mesures barrière car il n’avait pas encore été vraiment touché.

La Belgique est de nouveau le pays où le coronavirus a provoqué le plus de morts par habitant : comment l’expliquer ?
La Belgique est de nouveau le pays où le coronavirus a provoqué le plus de morts par habitant : comment l’expliquer ? © Tous droits réservés

2°) Une forte densité de population, et un petit pays

A partir du moment où le virus est présent sur un territoire, la densité de population est un facteur important pour sa propagation : plus il y a de contacts entre les gens, plus le virus risque de se transmettre, c’est une évidence.

Bien sûr, tous les territoires densément peuplés n’ont pas été aussi touchés que nous… mais certains l’ont été plus. Comme l’expliquait le virologue Jean Ruelle au Moustique, "notre territoire est petit, mais très peuplé. C’est un facteur important de propagation. Il est donc absurde de comparer notre pays avec les États-Unis par exemple, qui ont un territoire beaucoup plus étendu. Même si les nombres sont corrects, on peut leur faire dire ce qu’on veut."

Si l’on prend au sein de vastes pays des régions plus denses, ça change la donne : la Lombardie, par exemple, et ses 10 millions d’habitants (un peu moins qu’en Belgique), a enregistré plus de 16.000 décès : bien plus que chez nous ! Idem aux Etats-Unis pour l’État de New York et le New Jersey, qui ont enregistré un taux de plus de 150 morts du coronavirus pour 100.000 habitants, selon le décompte effectué par CNN. Et le Massachusetts, le Connecticut et la Louisiane sont également dans des taux supérieurs à la Belgique.

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3°) Peu de mesures de prévention dans un premier temps : ni masques, ni dépistage massif

Face à un afflux de cas, et un virus extrêmement contagieux, il faut à tout prix prévoir des barrières pour enrayer la transmission du virus. L’Allemagne a ainsi fait le choix d’un dépistage massif sur son territoire, ce qui a permis d’isoler rapidement les contaminés et de casser la transmission. Résultat : elle est un des pays d’Europe qui a enregistré une des mortalités les plus faibles durant cette crise.

Idem en Corée, mais on y a jouté des campagnes de "tracing" très poussées : en remontant la chaîne, on est sûrs de couper toutes les ailes à l’épidémie.

Dans plusieurs pays d’Asie, le port du masque a aussi été rapidement généralisé, ce qui a permis d’endiguer la propagation assez tôt.

Chez nous, le discours mouvant et le manque de matériel ont fait qu’on n’a pas su casser rapidement ces chaînes de transmission. Le virus s’est donc rapidement disséminé et on s’est trouvé devant cette seule solution : le confinement. Efficace, mais il a fallu attendre ses effets, et que les contaminations intra-foyer diminuent pour en tirer les bénéfices. Entretemps, les patients continuaient à mourir dans les hôpitaux.

4°) Des maisons de repos abandonnées à leur sort dans les premières semaines

Difficile de nier l’évidence : environ la moitié des décès attribués au coronavirus en Belgique ont eu lieu en maison de repos. Parce que c’est un public plus fragile, mais aussi… parce qu’on les a "abandonnées" dans un premier temps.

Avec l’afflux d’hospitalisations en mars, c’était en effet la grande hantise de la Belgique : que nos hôpitaux soient saturés, comme les images nous montraient que l’étaient ceux de l’Italie du Nord. De ce fait, les homes étaient invités à garder en leurs murs les cas suspects, sauf nécessité d’hospitaliser.

Ajoutez à cela un manque criant de matériel de protection, et tout était réuni pour que le virus se répande à tous crins dans les structures résidentielles.

Ce n’est qu’à la mi-avril que la stratégie changera, qu’on dépistera massivement, qu’on isolera. Mais il était déjà trop tard.

5°) Un comptage plus large, de façon à mieux cerner l’épidémie

Aujourd’hui, pour chaque décès lié au Covid, il y a un test préalable, qui a confirmé que le patient avait bien contracté la maladie. C’était loin d’être le cas en mars : il y avait trop de patients, et pas assez de tests. Dans les homes, toutes les personnes suspectées d’être décédées du coronavirus ont ainsi été comptabilisées, sans qu’il n’y ait eu de test préalable. Une façon de compter qui a ensuite été imitée par d’autres pays, mais qui nous a placé en tête du nombre de décès par habitant.

Les statistiques de surmortalité ont toutefois fini par montrer qu’en Belgique, le chiffre de surmortalité coïncide presque exactement avec le nombre de décès attribué au coronavirus ; ce qui tend à démontrer que ceux-ci ont effectivement été bien comptabilisés.

Celle-ci est très importante : elle s’élève à près de 50% au plus fort de l’épidémie. Mais elle ne semble pas la plus importante, selon l’étude très fouillée qu’en a faite le New York Times, basée sur les rapports des agences de santé nationales et municipales. Ainsi, entre le 2 mars et le 27 septembre, le Mexique a officiellement recensé 78.449 morts du coronavirus. Mais la surmortalité est estimée par le New York Times à 189.200 morts, une fois et demi en plus!

De même, l’Espagne a recensé du 2 mars au 25 octobre 34.752 décès, mais le nombre de décès excédentaires durant cette période est estimé selon le New York Times à 58.900, ce qui donne un taux de plus de 125 morts par 100.000 habitants, soit plus que la Belgique.

Enfin, au Royaume-Uni, qui affiche un taux "officiel" de 720 morts par million d’habitants (65 pour 100.000 donc), la mortalité liée au Covid semble avoir été aussi sous-estimée, selon les chiffres du New York Times. Et selon Euromomo, le site européen qui étudie ces données selon les régions d’Europe, l’Angleterre aurait connu un pic de surmortalité bien supérieur aux autres parties du Royaume-Uni, largement au-dessus de la Belgique, et équivalant à l’Espagne.

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6°) Une deuxième vague meurtrière… surtout chez nous

C’est le dernier élément, mais non le moindre : l’épidémie a connu un rebond en août, puis en septembre, avant de faire place à l’évidence : c’est une seconde vague de l’épidémie qui a déferlé sur la Belgique

Sans cela, à la début juillet, tout laissait penser qu’on n’atteindrait jamais les 10.000 morts. On avait certes dépassé les 9700 morts, mais les bilans quotidiens ne cessaient de diminuer, et prédisait Yves Van Laethem, "On va arriver à des jours successifs et nombreux pendant lesquels il n’y aura pas de décès".

Mais voilà, comme dans plusieurs autres pays européens, on a observé chez nous une résurgence du virus, qui ne s’est marquée au départ que dans les contaminations, puis dans les hospitalisations, et enfin dans les décès. Combiné à la vague de chaleur en août, le virus est redevenu meurtrier, avant de connaître une accalmie, puis d’observer une courbe semblable à celle de la première vague, avec des pics au-délà de 200 décès quotidiens en ce début novembre.

Et contrairement à des pays comme l’Irlande, ou Israël, qui vont endiguer cette seconde vague en reconfinant à un stade moins avancé du rebond, la Belgique va à nouveau traîner avant de prendre des mesures strictes. Et vu le décalage entre les mesures, les effets sur les contaminations sur les hospitalisations et les décès, la stabilisation observée dans les contaminations ne se marque pas encore clairement  sur le nombre de morts enregistré : le bilan s’alourdit actuellement de près de 1500 personnes décédées du coronavirus par semaine…

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