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L’UNESCO a fêté ses 75 ans. À l’occasion de cet anniversaire, nous vous présentons certaines des perles du patrimoine mondial matériel présent chez nous. Focus sur le palais Stoclet, chef-d’œuvre de l’architecture bruxelloise.

Une œuvre entière

Au numéro 279-281 de l’avenue de Tervuren, à Woluwé-Saint-Pierre, se tient un bâtiment qui n’a pas son pareil à Bruxelles. Le palais Stoclet, du nom de son commanditaire, est une véritable perle à cheval entre l’Art Nouveau et l’Art Déco.

On ne peut qu’être émerveillé par son architecture insolite. Avec son teint gris-vert et sa silhouette rectiligne, le palais ne ressemble à aucun autre bâtiment de la capitale. Tout est en géométrie, en angles droits, même les buissons soigneusement taillés semblent avoir été pensés pour se fondre à l’harmonie visuelle. La façade en marbre de Carrare et en bronze, percée de fenêtres carrées et flanquée d’une tour ornée de statues d’inspiration grecque antique, est immanquable lorsqu’on descend l’avenue.

Il est vrai que vu de là, son aspect peut paraître un peu austère. On ne voit pas l’entrée principale depuis la rue, mais bien celle de service. Une révolution pour l’époque. Le palais cache bien son jeu. La façade arrière est sans conteste la plus impressionnante, avec ses balcons, terrasses et grandes baies vitrées à l’abri des regards indiscrets. Les occupants des lieux ont ainsi une vue immanquable sur le jardin, dont le design est pensé pour s’accorder à la perfection avec la maison.

Le palais Stoclet – vue du jardin
Le palais Stoclet – vue du jardin Imagno/Austrian Archives

Il faut dire que tout a été pensé, à la base, pour créer cette harmonie de style. Tous les architectes, paysagistes et artistes qui ont travaillé pour que la maison, le moindre des objets qu’elle contient (des couverts jusqu’aux jeux des enfants) et le jardin ne forme qu’un tout sur le plan esthétique. Une œuvre d’art totale, voilà ce qu’est le palais Stoclet. Autant dire que vous n’y trouverez pas de mobilier en kit suédois ou de tableau contemporain.

Mais ce qui est surtout exceptionnel, c’est que la demeure est intacte. Là où de nombreux bâtiments Art Nouveau ou Art Déco, à Bruxelles ou dans le monde, ont été maltraités voire carrément rasés, le palais Stoclet, lui, peut s’enorgueillir d’avoir gardé son intégrité architecturale, mais aussi mobilière. À l’intérieur, rien n’a bougé. Tout est d’origine, des poignées de portes aux tableaux de maîtres en passant par les ustensiles de cuisine et les meubles de salon. Les soins apportés par la famille Stoclet, toujours propriétaire des lieux, lui ont fait traverser le temps sans encombre.

Un peu d’Autriche en Belgique

Remontons le temps. Nous sommes dans les années 1900. Adolphe Stoclet, fils d’une riche famille de banquiers bruxellois, séjourne avec sa femme Suzanne à Vienne, alors capitale d’un empire ancestral, et l’une des villes les plus influentes d’Europe. Il y travaille pour la compagnie des chemins de fer autrichiens, puisqu’il est ingénieur.

C’est à Vienne, justement, que quelques années plus tôt, en 1897, des artistes et architectes autrichiens ont créé la "Sécession viennoise" (Wiener Werkstätte), un mouvement neuf qui refuse l’académisme des salons d’exposition, et prônent l’ouverture et la collaboration avec des artistes étrangers. À l’heure de l’art néoclassique et des replis nationalistes qui mèneront plus tard à la guerre, le mouvement paraît résolument moderne, voire avant-gardiste.

Joseph Hoffmann

L’un des membres fondateurs du mouvement se nomme Josef Hoffmann. Il est architecte, et a déjà à son actif la réalisation de quelques bâtiments remarquables à Vienne. Hoffmann et les Stoclet se rencontrent donc, et les deux Belges se prennent d’admiration pour le travail de l’architecte, à tel point qu’ils envisagent de faire appel à lui pour construire une demeure à Vienne.

Mais le couple doit revenir en Belgique lorsque le père d’Adolphe meurt. Ce dernier prend la tête de la richissime Société générale, et devient un membre influent de la bourgeoisie belge. Il faut donc qu’Adolphe et Suzanne exhibent leur appartenance à l’élite. Un palais fera parfaitement l’affaire. Le couple le fera construire sur l’avenue de Tervuren, artère récemment aménagée pour relier le Cinquantenaire au domaine royal de Tervuren, à l’occasion de l’Exposition internationale de Bruxelles, en 1897. L’avenue est extrêmement prisée, et toute la bonne société s’empresse d’y bâtir villas et maisons de maîtres. C’est donc un lieu idéal pour le futur palais.

Le riche homme d’affaires aurait pu choisir des noms en vogue de l’Art Nouveau bruxellois, comme Horta, Vandevelde ou Hankar. Mais il n’en sera rien. Sans doute est-il beaucoup plus sensible aux lignes élancées de l’art autrichien qu’à la frivolité des courbes végétales des architectes belges. Il faut dire que la Secession viennoise trouve un certain écho dans le milieu artistique et intellectuel belge, avec, par exemple, l’apport du peintre Fernand Khnopff, indissociable du mouvement.

Le chantier démarre en 1905. Il durera 7 ans. Hoffmann dispose d’un budget colossal, presque illimité, et fait appel aux meilleurs artistes de la Sécession. Parmi ceux-ci, un certain Gustav Klimt, "superstar" de l’Art Déco, est notamment chargé de réaliser une impressionnante fresque dorée, toute en formes géométriques, en arabesques et en silhouettes enlacées, pour la salle à manger.

La frise signée Klimt qui orne la salle à manger
La frise signée Klimt qui orne la salle à manger Fine Art Images / Heritage Images

Le couple Stoclet et leurs enfants comptent bien habiter les lieux, mais le palais est aussi conçu pour recevoir des invités, exposer leur impressionnante collection d’art, et permettre la pratique de la musique, chère à Suzanne. Aucun matériau n’est refusé à l’architecte autrichien. La bâtisse regorge de pièces en marbre, dont un théâtre qui abrite un orgue. Les œuvres d’art accrochées aux murs sont signées des plus grands peintres du moment, dont Khnopff lui-même. Aux plafonds, par de fioritures habituelles des grandes demeures : du plâtre lisse et peint en blanc, afin de faire ressortir le sol et les murs. Les carrelages sont géométriques et de couleurs différentes, les parquets en bois précieux. Le luxe se mêle à la sobriété. C’est ce qui fait l’incroyable modernité du palais.

Le hall d’entrée
Le hall et l’escalier d’entrée
L’une des deux salles à manger
La salle de musique
La salle de bain

Alors que nous sommes en plein boom de l’Art Nouveau, le bâtiment est du jamais vu jusqu’alors. Son esthétique moderniste annonce un autre mouvement architectural majeur : l’Art Déco. De nombreux architectes internationaux s’inspireront du palais pour leurs réalisations.

Classé et disputé

Le bâtiment échappe, fort heureusement, à la "bruxellisation", cette frénésie urbanistique débutée dans les années 50 qui verra la destruction de chefs-d’œuvre Art Nouveau jugés désuets, comme l’hôtel Aubecq ou la Maison du Peuple de Victor Horta, pour faire place à d’énormes bâtiments de béton et d’acier. Le palais a été classé par la région en 1976, et l’ensemble de son mobilier en 2006. C’est inédit. En Belgique, aucun autre bâtiment n’est classé avec ce qu’il contient.

En 2009, l’UNESCO décide de classer le monument sur sa liste du patrimoine mondial. Une reconnaissance exceptionnelle qui souligne le caractère unique et monument bruxellois garde une part de mystère, car peu nombreux sont celles et ceux qui ont pu le visiter. La demeure n’est en effet pas (encore ?) ouverte au public. Cela n’a pas empêché l’UNESCO d’accepter l’inscription du bien sur sa liste du Patrimoine mondial, en 2009, en raison de son influence majeure sur l’art occidental, de son esthétique globale unique, et de son rare état de conservation.

Pour autant, la demeure ne se visite toujours pas, et ce malgré les diverses tentatives du monde politique pour ouvrir le palais au public. Il faut dire que les relations entre les quatre héritières et la classe politique ne sont pas au beau fixe, et ce depuis un moment. Lorsque le mobilier est classé en 2006 par la région, ce n’est pas avec leur accord, et aujourd’hui encore, alors que le palais est inhabité, elles s’opposent à toute visite publique. À la région, il se dit dans les couloirs qu’un secret espoir pourrait enfin se réaliser, celui d’ouvrir les portes de ce joyau mondialement reconnu dans les années, voire les mois, qui viennent. Le palais Stoclet sera-t-il bientôt à l’affiche des Heritage Days ou du BANAD ? On ose à peine l’espérer.

Archive : l’inscription du palais Stoclet à l’UNESCO dans le JT (2009)

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