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Cinéma - Réalisateurs

L'interview de Mohamed Ben Attia pour "Hedi"

L'interview de Mohamed Ben Attia pour "Hedi"

"Hedi" est le récit émouvant d’un jeune homme tunisien plutôt sage et réservé, respectueux des conventions sociales qui va s’émanciper en rencontrant Rim, une femme libérée et indépendante. Cette belle surprise rafraîchissante aux thèmes toujours très actuels a été présentée cette année au FIFF.  Cathy Immelen a rencontré le réalisateur Mohamed Ben Attia à cette occasion.

Cathy Immelen : Merci d’être avec nous pour présenter "Hedi", un film qui tourne dans les festivals et qui s’est déjà fait beaucoup remarquer, notamment à Berlin. Est-ce que cela vous porte ? Le sujet n’est pas évident, on sait que ce n’est pas facile de faire des films engagés et politiques de nos jours. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

Mohamed Ben Attia : Ça m’encourage déjà ! J’entame le deuxième. Je suis au stade de l’écriture. C’est très différent, mais en même temps, c’est un peu le même style et le même univers. On s’attache à "Hedi". Ce n’est plus qu’un film, c’est une aventure avec l’acteur et avec la productrice. On a vraiment beaucoup de chance. Déjà avec le festival de Berlin, parce que ça nous a ouvert pas mal de portes pour visiter. Ça nous a donné la chance de rencontrer des gens, de leur partager cette histoire et de leur montrer autre chose de notre pays, indépendamment de ce qu’on a l’habitude de voir ces temps-ci. C’est vraiment ça le plaisir : rencontrer des gens et en parler.

Vous êtes coproduit par les frères Dardenne. C’est clair qu’il y a une filiation dans votre parti-pris de mise en scène. Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec eux sur votre premier long ?

En fait, c’est ma productrice qui les connaît et qui connait aussi leur productrice, Delphine Tomson. Elle leur a soumis le scénario, ça leur a plu, ils ont demandé à voir le dernier court que j’ai fait et ça a un petit peu confirmé leur choix. C’est comme ça que ça s’est fait. Quand elle m’a annoncé la nouvelle, j’étais limite choqué, je ne m’y attendais pas. Bien sûr, je les respecte, je suis vraiment amoureux de leur cinéma, donc ça a été bizarre au départ, surtout de les voir à travers un Skype et de paraître entre collègues alors que pas du tout parce que j’étais vraiment stressé. Mais, ils m’ont beaucoup aidé, d’une façon délicate, sans vraiment imposer quoi que ce soit. C’était vraiment très agréable.

Est-ce que c’est compliqué aujourd’hui de faire des films en Tunisie ?

Bizarrement, nous n’avons pas eu de problèmes et, pour une fois il faut le dire parce que, même pour les courts, nous avons eu quelques difficultés. Pas beaucoup, mais on a quand même eu un peu de mal à les faire. Mais là, sur "Hedi", on a eu beaucoup de chance. Depuis quelque temps, on n’est pas des cas isolés, puisqu’il y a pas mal de films qui se font. Avant, on était à deux ou trois films par an. Là, on passe à seize ou dix-huit films par an, donc forcément il y a quelque chose qui se passe et c’est la coproduction, entre autres, qui aide pas mal à vraiment faire bouger les choses dans ce sens. Donc ça reste quand même un peu plus compliqué qu’ailleurs, mais on voit qu’il y a une nette amélioration.

Est-ce que depuis le printemps arabe vous ressentez une libération de la parole des artistes ?

Oui, forcément ! Franchement ! J’ai toujours un peu peur avec ça car je ne veux pas paraître trop didactique pour ne pas tomber dans la facilité. Avant, il y avait la censure politique avec ses ramifications. Du coup, même pour parler d’un sujet anodin, on était vite pris par cette censure. Le social, le religieux, tout tournait autour de ça donc finalement on était en train de raconter les mêmes histoires toujours avec un détour. Vraiment, on choisissait les mots. Là, ce qui a sincèrement bougé et changé, c’est que le temps et le style sont devenus beaucoup plus clairs et sincères donc chacun est libre de faire le traitement pour raconter ses histoires.

Qu’est-ce que vous vouliez nous montrer de la Tunisie d’aujourd’hui ?

Question difficile ! (Rires) Pour être sincère, ça commence toujours à travers un sujet ou un personnage ou une histoire.  Cette question trouve un écho à travers le traitement, c’est-à-dire que je ne me place pas au départ comme quelqu’un qui a un but social et qui veut parler de sa Tunisie. Donc j’essaie toujours de rester sincère par rapport au sujet, quelque chose qui me touche intimement. Et je crois qu’à travers ce sentiment de départ, les choses viennent d’elles-mêmes. Forcément quand on raconte une histoire de Tunisiens qui se passe en Tunisie, les choses vont transparaître d’elles-mêmes. Mais je ne fais pas l’inverse. Je démarre d’un truc particulier, généralement de gens ordinaires, puis les choses se révèlent petit à petit.

Le point de départ, c’est l’envie de faire le portrait d’un homme opprimé au sein de sa famille qui ne prend pas les choses en main et qu’on a parfois envie de réveiller ?

Oui, il est très mou au début. En fait, il est mou à cause du parallèle, tout au long du film, entre la grande histoire et la petite histoire, entre "Hedi" et tout ce qu’on a vécu ces dernières années. Au début, quand il est mou, il est résigné tout comme on l’était avant le 14 janvier, on était dans ce même état de lassitude, on finissait par être résigné et par accepter notre sort. Heureusement que certains continuaient à résister. Mais personnellement, je finissais par accepter et je n’étais plus vraiment dans cette révolte.

Et puis, il rencontre l’amour et là ça réveille en lui cette flamme. Et, de notre côté, en tout cas les premiers jours, on était presque dans la même naïveté parce qu’on croyait que les choses allaient très vite changer, qu’on allait baigner dans une vraie démocratie à l’européenne, tout comme lui se croit invincible avec l’amour ; il croit que tout va changer. Et puis, au fur et à mesure, les choses vont se révéler et on va comprendre que les choses sont beaucoup plus complexes que ça.

Nhebek Hedi - Bande annonce vostfr

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Je ne sais pas si je peux vous dire ça, mais votre film m’a rendue très triste…

(Rires) Je suis désolé, mais oui. L’intention, ce n’est pas de rendre triste, mais je comprends cette amertume ou cette mélancolie qu’il y a dans le film. Oui, c’est voulu ! (Rires) C’est voulu, mais ce n’est pas un truc délibéré. Sans dévoiler la fin du film, ce qui m’a toujours importé à travers ce personnage, c’est la justesse, c’est coller à quelque chose de vrai, de ne pas tomber dans les schémas d’une comédie romantique où l’on voit très vite les ficelles. Donc à partir de là, forcément la vie n’est pas toujours rose. Mais bon, en même temps, on suit cette histoire d’amour et il y a quand même quelque chose de vrai dans leur couple. Et après, c’est la vie, c’est inévitable, sans trop en dire.

Mais par rapport à la métaphore sur le peuple tunisien, le constat est amer…

Pas tant que ça finalement parce que c’est toute la question du film, d’où l’intérêt d’ailleurs de venir présenter le film et d’en débattre après car les interprétations sont multiples. Bien sûr, à partir du moment où le film est sorti, il ne nous appartient plus, on ne peut pas imposer notre point de vue, mais en tout cas, moi, je ne le perçois pas comme quelque chose de triste ou d’amer. Le fait de rester en Tunisie était très important pour moi. Ce n’est pas juste quelque chose de naïf, mais j’y crois profondément. Avant de commencer le film, pendant les séances de casting, tous les acteurs qu’on a casté pour le rôle au moins 90%, veulent partir. Et ce n’est même pas propre à la Tunisie, il y a un âge où on sent ce malaise et on n’arrive pas à savoir d’où ça provient. Donc comme la plupart de ces jeunes n’ont pas vraiment une idée précise de ce que peut être l’Occident ou l’Europe. Pour eux, cette fuite va forcément répondre à ce malaise. Et puis, malheureusement, dans la plupart des cas, ils transportent le même malaise, parce que c’est quelque chose qui est en eux. Ce n’est pas le lieu qui va nous changer. Bon, pour certains cas qui y vont pour vivre une aventure ou pour suivre des études, ça se passe bien et encore heureux ! Mais en tout cas, c’est ça que je voulais raconter – surtout par la fin du film. Je crois que les choses peuvent vraiment changer. Réellement. Parce que c’est un constat négatif de se dire que cinq ans après cette révolution les jeunes veulent quitter le pays. Ça ne va pas se faire. D’où la fin qui peut être amère pour certains, mais pour moi, il reste pour faire ses propres choix et non pas pour revenir à ce qu’il était avant.

Et le fait qu’il soit un artiste, qu’il ait ce besoin d’expression, ce n’est pas anodin non plus. Y-a-t-il une part de vous dans le personnage principal?

En fait, j’ai travaillé dans une concession – pour ne pas la nommer – concurrente à celle qu’on voit dans le film pendant quelques années et j’ai fait exactement ce qu’ "Hedi" faisait à la différence que j’écrivais quelques histoires alors que lui dessinait. J’ai choisi la bande-dessinée pour plein de raisons. La première : pour éviter le côté plaqué du stéréotype de l’artiste qui écrit…voilà. Les dessins qu’il fait sont très loin de ce qu’il est à l’extérieur donc il ne maîtrise même pas ça, c’est-à-dire que c’est en lui. Ce n’est pas un type qui intellectualise ce qu’il fait. Il le fait, mais il n’en connait même pas la portée et c’est ça qui m’intéressait le plus à travers cette idée de la bande-dessinée.

J’aime beaucoup le personnage féminin de l’animatrice, avec ses tatouages, qui est très libre avec sa sexualité… Et ça, c’est une image de la femme tunisienne dont on n’a pas l’habitude non plus.

Oui, j’imagine ! Mais elle existe. Déjà l’actrice elle-même et ses tatouages sont vrais, c’est une actrice d’accord, mais elle a beaucoup de similitudes avec le personnage parce qu’elle a été animatrice, elle porte le même prénom… Et là aussi, je ne veux pas réduire l’image de la femme tunisienne à un stéréotype. Il y en a tellement. Je ne voulais pas justement tomber dans le schéma archétypal d’opposer les deux personnages féminins, mais les deux ont du mal à assumer leurs choix. Ce n’est pas par rapport à l’image de la femme, mais plutôt aux difficultés des individus – peu importe hommes ou femmes – avec les choix qu’on fait dans une vie.

Il y a une partie du film qui se déroule dans un hôtel assez vide. On évoque aussi les événements par une petite phrase. C’est difficile de ne pas évoquer ce sujet aujourd’hui… On sait que la Tunisie vit beaucoup du tourisme… Et on sait aussi que ça ne vit pas bien en ce moment…

Oui, avec ce qu’il s’est passé, il était clair que les répercussions allaient être là et allaient être néfastes puisque – comme vous le dites – le tourisme c’est quelque chose de vital pour nous. Donc là, on n’a vraiment pas exagéré ce constat puisqu’on a déjà répété dans ce palace et on n’a pas cherché à le remplir ou à le vider. On a été fidèle à ce qu’on était venu faire et ce que vous voyez, c’est exactement l’image de ce palace, en tout cas de l’année d’avant. J’espère que les choses vont s’arranger les prochaines saisons, mais en tout cas, au moment où on y est allé pour le tournage, le peu de touristes, c’était une réalité… Oui, c’est une crise économique que j’espère passagère.

Pour conclure, qu’est-ce vous avez envie que les spectateurs emportent avec eux de votre film ?

Pour dire la vérité, j’ai eu la chance de rencontrer des gens partout – en Allemagne, en France ou ailleurs – et il y a toujours quelque chose d’universel qui les touche. Il y a toujours au départ une curiosité. Et on se fait toujours une idée sur ce que peut être un film arabe ou maghrébin. Ce qui m’a vraiment ému, c’est cette portée universelle parce qu’on a été très proche de cette vérité, de ce personnage, de notre côté tunisien forcément puisqu’on parle de ça. Mais que ce côté-là dépasse ce cadre et arrive à toucher différentes cultures et des gens avec une autre sensibilité, ça, ça m’a beaucoup touché et j’espère que ça va être le cas ici aussi.

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