RTBFPasser au contenu

Cinéma - Accueil

L'interview de Christian Vincent, réalisateur de "L'Hermine"

L'interview de Christian Vincent, réalisateur de "L'Hermine"

Cathy Immelen a rencontré Christian Vincent, réalisateur de "L'Hermine", qui sort en salles ce mercredi 18 novembre. L'interview intégrale.

Cathy Immelen : Avant de parler de "L’Hermine", rappelons que le film n’est pas revenu bredouille du Festival de Venise : un prix pour le scénario et le prix d’interprétation pour Fabrice Luchini! Cette reconnaissance, est-ce que ça vous touche, est-ce que c’est de bon augure pour la sortie du film ?

Christian Vincent : On se demande toujours si on mérite tout ça. J’ai déjà été membre de jury dans des festivals, et je connais un petit peu, de l’intérieur, comment ça se passe ; des fois il y a beaucoup de tractations ! Mais néanmoins, ça fait extrêmement plaisir de recevoir une récompense, surtout dans un Festival comme Venise. On se demande si on n’a pas rêvé, si on ne nous a pas fait une blague. Nous étions déjà très heureux d'être sélectionnés. On ne s’y attendait pas véritablement et on ne l’avait pas cherché ; c’est le distributeur Gaumont qui a présenté le film à la sélection et il a été tout de suite été accepté. Donc, avec Fabrice et avec mon producteur, nous sommes allés à Venise extraordinairement décontractés, très heureux de se retrouver là-bas, très heureux de l’accueil reçu sur place.

Fabrice Luchini, dans "L'Hermine"
Fabrice Luchini, dans "L'Hermine" Jérôme Prebois

Fabrice Luchini face à votre caméra, c’était votre désir premier pour " L’Hermine " ? Le désir de retravailler avec lui ? Ou est-ce plutôt le mélange de l’histoire d’amour et la découverte de la magistrature et d’un procès ?

Christian Vincent : Tout est parti du désir de retravailler avec Fabrice. Il y avait ce désir de l’acteur. Et puis, il fallait trouver une histoire, imaginer un personnage. Je pense que c’est la lecture des romans de Simenon qui m’a poussé à l’imaginer en magistrat dans un tribunal. Et puis, parallèlement, il a fallu lui créer une histoire intime. J’ai aussi du découvrir le milieu de la justice que je ne connaissais pas du tout. Mon premier travail a donc été d’assister à des procès. Et tout est parti de là.

Un jour, je suis allé au Tribunal de Bobigny, dans la région parisienne, où j’ai pu assister à un procès dans des conditions extraordinairement favorables. J’étais assimilé un peu à un élève magistrat. Donc, j’étais sur " scène ", je n’étais pas dans la salle, et quand il y avait une suspension de séance, je me levais avec le Président, les juges assesseurs, les jurés, et je passais de l’autre côté des coulisses. Une salle d’audience, c’est un peu comme une espèce de théâtre, il y a des gens sur scène, il y a un texte qu’on récite, il y a des passages obligés, il y a un public, il y a des rebondissements, il y a des actes, et il y a aussi des coulisses. Et ce qui se passe derrière c’est extraordinairement intéressant, autant que ce qui se passe dans la salle d’audience.

J’avais besoin de ce travail presque documentaire d’enquête. Pour moi, plus ça va, plus je pars d’un travail d’enquête sur un milieu, un lieu. Quand je suis allé la première fois dans un tribunal pour les besoins du film, je ne savais pas du tout quelle allait être l’histoire. Donc, j’arrive sans a priori, je regarde, j’écoute, je vois comment ça se passe, je vois les jurés, ces gens tirés au sort, qui viennent d’horizons très différents, qui vont devoir passer 3, 4, 5, 6 jours ensemble, et finalement devoir prendre une décision super importante. Donc c’est tout ça qui m’intéressait, c’est un lieu incroyable cette Cour d’Assises parce que c’est en fait une sorte d’apprentissage de la démocratie. Les gens sont tirés au sort, ils vont devoir prendre des responsabilités… Je trouve que, à un certain niveau, peut-être de la vie locale on devrait tirer les gens au sort plutôt que procéder à des élections. Ça pourrait être une idée intéressante. On faisait ça chez les Romains, chez les Grecs, il y a très longtemps.

Sidse Babett Knudsen
Sidse Babett Knudsen Jérôme Prebois

On découvre donc les coulisses d’un procès mais il y a aussi une histoire intime qui se mêle à ça. On sent effectivement que vous avez extrêmement bien étudié le côté procès mais comment garder un équilibre pour que le public s’intéresse aux deux facettes du film ?

Christian Vincent : Le défi du film, c’était ça précisément, intéresser le spectateur à la fois à l’histoire intime du personnage principal, au procès d’un type accusé d’avoir tué sa petite fille à coups de pieds, et puis aussi, à la vie des jurés qui font connaissance. C’était ça le pari ! Comment j’ai fait, je ne sais pas ! Et si je le savais, je ne le dirais pas.

Mais c’est très réussi en tout cas !

Christian Vincent : C’est une alchimie, les mystères de l’écriture… Fabrice incarne un magistrat pas très loin de la retraite, qui n’est pas très heureux dans sa vie personnelle : il a été marié mais il s’est séparé, il n’a pas d’enfant, et il est devenu un peu comme une espèce de branche sèche. Mais, il s’est passé un truc dans sa vie quelques années auparavant. Il est tombé amoureux d’une femme. Ce n’était pas du tout partagé et voilà qu’il la reconnaît parmi les jurés du procès. Donc c’est vrai que le film raconte un petit peu cette histoire-là. Et puis, il montre aussi comment ce qui arrive dans la vie de quelqu’un peut interférer sur la manière dont il va travailler. On a beau être magistrat ou Président de la République, avoir des responsabilités, on reste un homme. Ou une femme. On a des sentiments, et parfois, ça peut interférer sur des décisions très lourdes qu’on a à prendre.

Une salle d’audience, c’est un peu comme une espèce de théâtre, il y a des gens sur scène, il y a un texte qu’on récite, il y a des passages obligés, il y a un public, il y a des rebondissements, il y a des actes, et il y a aussi des coulisses.

Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est l’humour qui arrive par touches très subtiles, et on rit énormément. Or, on ne s’attend pas à rire dans un film de procès !

Christian Vincent : Non. Mais moi, en assistant à des procès, où vraiment, les cas étaient très lourds, j’ai été surpris de constater qu’il y a toujours un moment où le public, la Cour, a envie de se libérer de quelque chose, parce que la pression est très forte. Dans une salle d’audience, quel que soit le niveau de gravité des actes reprochés à l’accusé, il y a toujours un moment où on a envie de rire. C’est une soupape. On en a besoin pour supporter en fait, l’horreur parfois des faits reprochés. C’est terrible. Et puis, je tiens à ça. Même entre les jurés, quand ils se retirent à l’arrière de la salle, il y a des moments de rigolade, de détente, parce qu’on a besoin de ça.

C’est aussi une photographie de la société française parce que, parmi ces jurés, il y a des gens de toutes les origines, qui n’ont pas tous le même niveau d’éducation ni le même niveau de vie. Vous avez eu envie de dire aussi quelque chose par rapport à l’outil démocratique que représente le procès ?

Christian Vincent : Les jurés sont effectivement un peu une photographie de la population française. Pour être appelé, il suffit d’être Français, de ne pas avoir encouru de condamnation, de ne pas être Président de la République, élu, ou magistrat. Ce sont donc des gens très divers qui sont réunis sans l’avoir choisi. Il y a des grandes gueules, des fortes têtes, des gens qui sont silencieux, des gens qui s’emmerdent, qui jouent avec leur téléphone, il y a de tout ! Et ce sont eux qui vont devoir assumer cette lourde responsabilité. Est-ce que, selon leur intime conviction, l’accusé est coupable ou non ? De plus en plus, dans mes films, il y a cette volonté de montrer des gens dont on ne parle pas spécialement, qui ne font pas spécialement parler d’eux, qui ne sont pas forcément dans la plainte, dans la revendication, et qui essaient de vivre tant bien que mal dans un monde qui est de plus en plus difficile.

Fabrice Luchini
Fabrice Luchini DR

Le procès évoqué dans votre film a-t-il vraiment existé ? Est- ce un fait divers dont vous vous êtes inspiré ?

Christian Vincent : Pour trouver l’affaire, j’ai rencontré pas mal d’avocats pénalistes. Je leur demandais de me raconter des histoires qu’ils avaient plaidées L’un d’eux m’a raconté une histoire analogue. A la place de sa femme, un type s’était accusé d’avoir tué sa petite fille à coups de santiags, et quand on lui avait demandé ce qu’il avait fait de ces santiags, il a prétendu les avoir brûlées. Il avait voulu protéger sa femme parce qu’elle avait déjà écopé d’une condamnation avec sursis pour maltraitance et il ne voulait absolument pas qu’elle aille en prison. Ensuite, il était revenu sur ses aveux et il l’avait accusée, elle. Voilà l’histoire qu’on m’a racontée. J’avais demandé à l’avocat de retrouver le dossier mais il s’était égaré ou… il ne l’a pas cherché. J’ai brodé à partir de cette histoire, du réel. Quand je suis à l’origine d’un scénario, je me sens de plus en plus comme un enquêteur, ou comme journaliste. Et je fais exactement la même chose en ce moment sur les projets à venir. Après, les histoires viennent toutes seules. Je m’inspire énormément de ce que j’entends, de ce que je vois. Je n’invente rien.

La salle d'audience de "L'Hermine"
La salle d'audience de "L'Hermine" Jérôme Prebois

Comment filmer une salle d’audience avec un regard neuf alors que tant et tant de films de procès ont déjà eu lieu ?

Christian Vincent : Il ne faut pas y penser. Il faut une part d’inconscience. Du coup, je me suis bien gardé de regarder ce qu’on appelle les "films de prétoire". Parce que je ne voulais pas du tout être influencé d’une manière ou d’une autre. J’ai voulu filmer le plus simplement possible, en soignant vraiment les allers et retours entre ce qui se passe dans la salle d’audience et ce qui se passe dans les coulisses C’est ça qui m’intéressait : ce qui n’est pratiquement jamais montré au cinéma. En général, on reste dans la salle d’audience, c’est-à-dire que les metteurs en scène s’assimilent au public, ce dont je n’avais pas du tout envie.

Christian Vincent pour le scénario, et Fabrice Luchini, pour son interprétation, récompensés à Venise
Christian Vincent pour le scénario, et Fabrice Luchini, pour son interprétation, récompensés à Venise GIUSEPPE CACACE - AFP

Le prix d’interprétation à Venise décerné à Fabrice Luchini met en avant son talent. Avez –vous senti une différence par rapport à la dernière fois où vous aviez travaillé avec lui ? Et est-ce que vous avez dû le contenir parce qu’il est extrêmement calme dans ce rôle …

Christian Vincent : Non. D’abord il a gagné en calme, en sérénité, il vieillit très bien. Je trouve qu’il a beaucoup plus de charme qu’avant, avec sa barbe poivre et sel. Et puis il a fait quelque chose pour ce film qu’il ne fait jamais. D’habitude, il a horreur de tout ce qui relève de l’Actor’s Studio : les acteurs qui se mettent dans la peau d’un personnage, qui vivent l’expérience, qui prennent 10, 20 kilos, … Tout ça, ce n’est pas du tout son style.

Fabrice Luchini dirigé par Christian Vincent
Fabrice Luchini dirigé par Christian Vincent Jérôme Prebois

En revanche, il a voulu quand même, pendant quelques heures, rencontrer le magistrat qui m’avait permis d’assister à des procès, et assister lui aussi à un procès. Il l’a vu deux heures et ça lui a suffi. Il a vu qu’en fait, le travail du magistrat, du Président de la Cour d’Assises, est d’une sobriété incroyable. Pas un mot plus haut que l’autre, précis, et la plus grande neutralité possible. De plus, il ne faut jamais que le public sente ce qu’il pense. Donc il a observé et il a tout compris.

Jouer la neutralité…

Christian Vincent : Oui. Absolument. Je suis très peu directif sur le plateau. Le plus important, c’est l’écriture. J’écrivais pour lui, je le connais bien, je savais de quoi il était capable, et puis j’étais très heureux qu’il vienne assister pendant deux heures à un procès. Il a été très impressionné par le Président de la Cour d’Assises, parce qu’il ne s’attendait pas du tout à ça. Quand on ne connaît pas le monde judiciaire, on confond les choses. On imagine les avocats, leurs envolées, etc… alors que le travail des magistrats, c’est un travail invisible. On cherche la vérité absolue, sur base des pièces fournies par l’accusation et la défense. Il faut une très grande distance avec l’affaire.

L'HERMINE Bande Annonce (Fabrice Luchini)

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Articles recommandés pour vous