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Cinéma - Réalisateurs

L'interview d'Armando Iannucci pour "La mort de Staline"

L'interview d'Armando Iannucci pour "La mort de Staline"

Attention, titre trompeur : "La mort de Staline" n’est pas un grand drame solennel, c’est une comédie satirique à l’humour noir ravageur. Inspiré d’un roman graphique, le film est l’œuvre d’Armando Iannucci, réalisateur écossais très versé dans le genre (on lui doit la série "Veep").

L'interview intégrale en version orginale d'Armando Iannucci

L'interview de Armando Iannucci pour "La mort de Staline"

l'interview de Hugues Dayez

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Traduction

Peut-être une question un peu naïve pour commencer : comment un roman graphique français devient-il un film britannique ?

Je venais de finir "Veep" pour HBO, qui se passe à la Maison Blanche, et je me suis dit que je devrais faire quelque chose sur un dictateur, mais un dictateur fictif et contemporain. Et puis on m’a envoyé ce roman graphique, et je l’ai lu, et au moment où je l’ai fini, j’ai su que c’était parfait. Pourquoi inventer une fiction quand on a quelque chose de vrai qui est aussi absurde ? Beaucoup de ces événements sont fous, effrayants, parfois drôles, mais ils sont tous vrais. Et je ne pense pas que c’est une histoire qui le cinéma occidental a raconté. On fait des films sur la seconde guerre mondiale, sur les nazis et Hitler, mais on n’a pas abordé la Russie, celle d’après-guerre, dans les années 50. On fait soit la guerre avec l’espionnage, la crise des missiles de Cuba, mais cette période de terreur n’est pas quelque chose que l’on voit dans le cinéma occidental.

Avez-vous toujours eu l’intention de raconter cette histoire très russe avec un casting britannique et américain ?

Oui je me suis dit que du moment que le film était fidèle au roman graphique, mais surtout aux événements… Ça se base beaucoup sur de la littérature russe, où l’on retrouve souvent cette figure de la "petite personne" qui se bat contre la machine de l’état, qui est enfermée par la bureaucratie. On considère que les romans de Dostoïevski sont très sérieux, mais ils sont fréquemment assez drôles. Ça parle de choses absurdes et illogiques, d’anxiété... Donc j’avais confiance dans mon choix de tourner en anglais, mais ça me semblait aussi important d’aller à Moscou et de parler à des gens qui ont vécu à cette époque-là, pour avoir une idée de la réalité de la chose. Parce que je voulais que le film, tout en étant drôle et rapide, je voulais aussi qu’il ait quelque chose de vrai. Parmi les meilleurs compliments que le public russe m’a fait, on m’a dit "Vous savez c’est drôle…mais c’est vrai". On m’a aussi demandé "Où à Moscou avez-vous tourné le film ?", et je leur réponds "A Londres".

Comment avez-vous recréer le Moscou des années 50 à Londres, dans des décors artificiels ? Comment recréez-vous cette atmosphère ?

Nous avons une très bonne équipe artistique. Nous avons été à Moscou, nous avons regardé les originaux, nous avons été à la statue de Staline, au Kremlin, dans les appartements où les hauts dignitaires vivaient, et nous avons essayé de trouver des lieux à Londres qui nous permettraient d’avoir ces intérieurs. On les a décorés, on les a peints. Pour les extérieurs, nous sommes allés à Kiev, en Ukraine, pendant une semaine pour avoir les images de rues, de voitures, de trains. Nous avons trouvé dans le Musée du train de Kiev le train de Staline, qu’il utilisait pour ses voyages. Nous avons aussi un peu filmé à Moscou pour les extérieurs du Kremlin.

D’un côté le film est dramatique, il y a de la terreur, mais d’un autre côté, le film a beaucoup d’humour noir et absurde. Comment fait-on pour trouver le bon équilibre entre les deux ?

La seule manière d’accomplir ça pour moi, c’était d’ancrer le film dans le plus d’événements vrais possible. Je ne dis pas que c’est un documentaire, que c’est exactement comment ça que les choses se sont déroulées. Les dialogues ont changé, la ligne du temps a été compressée, mais les événements fondamentaux que vous pouvez voir dans le film se sont déroulés. J’ai pensé que si on prenait la vérité comme point de départ, la comédie et la terreur découlerait d’elles-mêmes. Ces incidents sont tellement fous qu’on peut soit en rire, soit en pleurer, ça dépend de vous, vous avez cette liberté. Autrement, la comédie aurait pu donner l’impression de venir d’un autre monde, et je ne voulais pas de ça. C’est là qu’intervient le montage. La joie du montage vient de là, quand on s’attaque à tous ces éléments, et on a 5 mois pour faire en sorte que chaque moment mérite sa place et fasse partie de cette équilibre entre l’horreur et la farce.

Les personnages sont effrayants, mais d’un autre côté, ils sont complètement ridicules. Ils ont l’air d’amateurs. Dans chaque dictateur, il y a un enfant gâté, c’est ça votre message ?

Oui. Mais mon message c’est aussi que ces gens sont humains. Personne ne se lève le matin en se disant "quelle chose diabolique vais-je faire aujourd’hui ?". Les gens se réveillent en se demandant "qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ?". Leur comportement change tellement avec les années, que leurs idées de ce qui est normal est pour nous complètement anormal. Mais mon message est aussi de ne jamais faire confiance à un politicien qui ne sait pas rire de lui-même. C’est intéressant parce que lorsqu’on faisait des recherches sur le film, on a découvert qu’un livre de blagues sur Staline, Barria et le goulag circulait à l’époque. On pouvait être fusillé si on se faisait attraper avec un de ces livres. Mais pour les gens, c’était la seule manière de réagir à ce qui se passait : par l’humour. C’est comme s’ils déclaraient " si je peux encore rire de toi, tu ne m’as pas encore eu. Tu peux m’enfermer, tu peux me retirer ma famille, mais si je peux encore faire une blague à ton sujet, alors je suis toujours vivant ". Je pense que c’est ce qui dérange le plus les politiciens, les politiciens autoritaires : ne pas avoir de contrôle sur ce que pensent les gens, sur l’apparence absurde qu’ils peuvent avoir à leurs yeux.

Le monde de la politique semble être une vraie passion dans votre travail. Qu’est-ce qui vous attire tant dans ce domaine d’activité ? 

Je pensais que c’est simplement parce que c’est vraiment important. Je veux que la politique fonctionne, je veux que le plus grand nombre de gens possibles participent au système politique. Parce que ce c’est un groupe de gens que, dans un système juste, on a élu, et qui prennent des décisions importantes sur nos vies. Il faut que ça fonctionne aussi bien que possible, et si vous constatez que ce n’est pas le cas, je pense que c’est important de pointer les problèmes du doigt.

Votre film se passe dans le passé, dans les années 50 pour être précis, et c’est une comédie. Est-ce que vous voyez des liens entre ce qui se passe dans le récit et la Russie de Poutine ?

Pas uniquement Poutine. La raison pour laquelle je m’intéressais aux dictateurs, c’était parce que je faisais des recherches sur les figures autoritaires comme Poutine, ou Erdogan en Turquie, ou en Hongrie, en Egypte, en Syrie. Des gens qui affirment avoir été élus – Berlusconi aussi pendant une certaine période de temps – et qui changent la constitution pour préserver leur autorité. Il y a des cas en Afrique du Sud, au Zimbabwe, de chefs qui ont dû être enlevés du pouvoir quand ils refusaient de se retirer. C’est un thème récurrent, et j’ai remarqué que ces dernières années, ça se passait beaucoup en Europe, avec les mouvements extrémistes, comme Le Pen en France et UKIP en Grande-Bretagne. Et c’était avant l’arrivée de Donald Trump. On avait déjà tout filmé avant son élection. Il est un exemple de plus de cette tendance.

Les grands acteurs acceptent de plus en plus souvent de jouer des séries et des films indépendants parce que les rôles à Hollywood qu’on leur offre sont assez médiocres. Est-ce que ça a été difficile de convaincre vos acteurs de travailler dans un film d’ensemble comme celui-ci ?

Non, pas du tout. Ils ont adoré. Quand on a répété quelques semaines avant le tournage, on pouvait voir leurs yeux s’illuminer.  C’est quelque chose dont je n’avais pas vraiment conscience jusqu’ici : pour la plupart des acteurs, il n’y a pas de répétition. Vous recevez le scénario et puis vous arrivez sur le tournage. Je pense que c’est étrange, parce que le tournage est la partie la plus chère de la production, mieux vaut éviter de passer des heures à discuter une réplique ou un accent, ou le type de robe qui sera portée. Ils ont tous apprécié de passer deux semaines avec moi et quelques autres personnes, sans caméra. Juste des biscuits, du café et des sandwichs ! On a passé un très bon moment, et c’est là qu’on a établi cette grande scène où le corps de Staline est déplacé. Une fois sur le plateau, tout le monde savait quoi faire, ce qui rend les choses plus rapides et faciles. Et parce qu’on tournait rapidement, on avait du temps à la fin de la journée pour essayer de nouvelles choses. Une des scènes particulièrement drôles du film est celle où Vassily, le fils de Staline, a une arme lors de l’autopsie, et ils essaient de la lui prendre, et ils se bagarrent. On les a laissé faire, et dans le film, ils ne font que ça pendant une minute. C’était simplement drôle de les voir se battre. C’est une des choses les plus drôles du film. Ce n’était pas dans le scénario, c’est arrivé spontanément. Mais ça ne se passe que si les gens sont prêts, s’ils confiants et s’ils savent exactement ce qu’ils vont faire.

Dernière question : la participation de Michael Palin est-elle un hommage discret à Monty Python, à leur esprit ?

Oh oui. Il a toujours été… J’adore les Monty Python, mais Michael Palin a toujours été pour moi LE Python. Dans les sketchs, jes autres membres jouent des versions hilarantes d’eux-mêmes, mais Michael devient le personnage. J’ai toujours pensé qu’il était un acteur brillant. A vrai dire, "Brazil" est un de mes films préférés, et je me suis toujours demandé pourquoi il ne jouait pas dans plus de films. Alors quand on a abordé ce personnage, ce Molotov, qui ne sait plus que croire, qui ne croit que ce que le parti lui dit de croire, même si ça signifie voir sa femme se faire tuer, ou si elle revient, devoir l’accepte… J’adore ce moment dans le film où Michael fait ce grand discours, qui est une sorte d’exercice pythonesque de logique et d’irrationalité. Un homme dont l’esprit est en mille morceaux essayant de trouver ce qu’est son système de croyance. On l’a écrit spécialement pour Michael pour qu’il le joue avec aplomb !

La mort de Staline - Bande-annonce

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