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L'ingénieur du viaduc Reyers: "je ne viendrai pas en chercher un morceau"

L'ingénieur du viaduc Reyers: "je ne viendrai pas en chercher un morceau"
29 oct. 2015 à 11:02 - mise à jour 29 oct. 2015 à 11:203 min
Par Myriam Baele

C'était le premier emploi du jeune Michel Tcherniaeff, juste après son service militaire, fin des années 60: ingénieur des ponts et chaussées à Bruxelles. Il avait 25 ans à peine quand il s'est vu confier l'aménagement de l'arrivée de l'autoroute le Liège. "J'étais chargé de la réalisation des projets d'autoroutes urbaines à Bruxelles, la réalisation des plans mais aussi la préparation des différents ouvrages". Et pour le Boulevard Reyers, c'est donc lui qui a imaginé le viaduc.

L'époque des autoroutes en ville

Les habitants du quartier ont été invités cet après-midi à fêter le début de la démolition: "le pont est laid, englué dans le trafic, source de pollution" répètent ceux, nombreux, qui ne veulent plus du viaduc sous leurs fenêtres. L'ingénieur le sait... Il rappelle que ce viaduc est le témoin d'une autre époque.

"Un ouvrage avec des feux en surface ne semblait pas acceptable dans le concept qui était celui de l'époque". Les autorités voulaient alors de grands axes parfaitement fluides, pour permettre aux automobilistes d'arriver directement des autoroutes au centre de Bruxelles et de circuler tout aussi vite autour du centre.

Les ingénieurs avaient pour cela dessiné 3 anneaux concentriques: la petite ceinture, juste autour du centre. La "grande ceinture" un peu plus à l'extérieur (Boulevard Lambermont, Général Jacques,...) et encore plus loin à l'extérieur de Bruxelles, le Ring. Ils voulaient y offrir une fluidité parfaite aux automobilistes et donc des tunnels et des viaducs partout où ce serait nécessaire. D'ailleurs il était question d'un tunnel sous Meiser et plus loin, jusqu'au Parc Josaphat voire au Pont van Praet.

"Si c'était à refaire..."

L'ingénieur se souvient bien de la colère des habitants du Boulevard. Du haut de ses 25 ans, il leur avait exposé son projet de viaduc. L'option d'un tunnel était possible et aurait été plus acceptable pour les voisins mais il était plus cher: une différence de deux cent millions de francs belges de l'époque. Fin des années 60, les grandes décisions pour Bruxelles étaient prises au niveau national (la Région bruxelloise n'était pas encore née) et les ministres qui ont tranché n'habitaient pas Bruxelles mais venaient y travailler. Leur vision de la ville comme l'intérêt budgétaire ont dû jouer. Les riverains ont perdu la partie.

"Si c'était à refaire... malgré le supplément de budget, l'espace étant disponible en-dessous, j'aurais défendu plus fort l'idée d'un tunnel au niveau moins deux, donc sous les six tunnels" de la fin de l'autoroute. "Au moins j'aurais l'âme en paix. Enfin... peut-être" dit l'ingénieur avec un peu d'amertume. "Je comprends mieux les riverains, 40 ou 50 ans plus tard."

Autre temps, autres priorités

L'ingénieur regarde d'un œil critique les décisions politiques en matière de mobilité, celles de l'époque comme celles d'aujourd'hui. "Déjà dans les années 60, nous suggérions de créer au moins dix mille places de parking de dissuasion aux entrées de Bruxelles" souligne-t-il, "mais personne n'a jamais pris cette option à bras le corps", estime Michel Tcherniaeff. Quant à la perspective d'un boulevard urbain, ponctué de feux, à la place du viaduc... il dit comprendre l'envie des habitants de la ville de sortir de l'emprise du trafic automobile, mais "ne pas être convaincu qu'il soit indispensable de gêner le trafic automobile par tous les moyens possibles".

Voir la démolition à la télé

Un tel viaduc devait tenir non pas 40 ans mais 100, explique l'ingénieur qui n'était plus en fonction au moment de la construction mais se demande pourquoi il s'est dégradé si vite.

La démolition, il la suivra sans doute au JT. "C'est une période de ma vie... C'est moi qui ai inventé ce viaduc donc j'ai l'impression qu'on est en train de casser en petits morceaux mon enfant. Avec le recul du temps, et près de 50 ans de différence, on acquiert une certaine philosophie qui rend les blessures moins saignantes. Mais je ne viendrai pas chercher mon petit morceau de viaduc. Je vais regarder ça de loin, à la télévision sans doute."

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