L'Histoire continue

L'histoire continue: il y a 25 ans, la fin de Mobutu. Le crépuscule du Zaïre, le retour du Congo

11 juin 2022 à 04:00 - mise à jour 22 août 2022 à 11:36Temps de lecture6 min
Par Bertrand Henne

Après la visite royale au Congo, L'Histoire continue revient sur un événement majeur de l’histoire du pays. La chute du maréchal Mobutu et la fin du Zaïre le 16 mai 1997. Un moment qui a suscité un immense espoir et une désillusion aussi grande. La fin du mobutisme est aussi un moment clé pour comprendre l’origine des violences qui continuent à meurtrir l’Est du Pays.

 

► Cet article de décembre 2021 a été mis à jour dans le cadre de la rediffusion de L'Histoire continue sur La Première

Car l’arrivée de Laurent Désiré Kabila au pouvoir n’a pas mis fin à la pauvreté. Surtout, le Congo a été plongé dans un cycle de violence infernal. Un an après la prise du pouvoir de Kabila s’ouvre une deuxième guerre, beaucoup plus meurtrière que la première. Enfants soldats, viols, massacres, famines, maladies. Cette “guerre mondiale africaine” fait intervenir 9 pays de la région et des dizaines de groupes armés. Le décompte des morts est exceptionnellement compliqué. Au bas mot 200.000 au pire près de 5 millions.

Pour comprendre pourquoi le Congo n’est toujours pas en paix. Retour donc sur ce jour où tout a basculé il y a 25 ans.v

Le 16 mai, au revoir Kinshasa

16 mai 1997. Mobutu Sese Seko se réveille pour la dernière fois, chez lui dans son palais, chez lui à Kinshasa, chez lui au Zaïre. La capitale s’étale sur 40 km². 5 millions d’habitants vivent pour la plupart dans des petites maisons en moellons de ciment. Cette immense ruche humaine se réveille au bord du fleuve Congo, large et fier.

Mobutu Seseko règne depuis 32 ans sur ce fleuve, sur cette ville et sur ce pays grand comme 4 fois la France, 80 fois la Belgique, l’ancienne puissance coloniale. Le maréchal contemple une dernière fois un soleil diaphane se lever sur Kinshasa. Pour la dernière fois, il coiffe sa célèbre toque en léopard sur ses cheveux grisonnants.

La veille, ses chefs d’état-major lui ont annoncé des mauvaises nouvelles. Les rebelles qui sont partis en guerre depuis 7 mois, se rapprochent de Kinshasa. L’armée ne peut plus le protéger. Mobutu Sesse Seko, ancien militaire arrivé par un coup d’Etat en 1965, sait très bien ce que ça veut dire. Ça veut dire que c’est fini. Après 32 ans de règne sans partage, Mobutu est malade et surtout il est incapable de faire face à l’alliance des rebelles qui depuis des semaines avance depuis l’Est du pays. Avec un seul objectif, le renverser, lui Mobutu.

Quelques jours avant sa chute, Mobutu négocie avec Laurent Désiré Kabila sous le patronage de Nelson Mandela.
Quelques jours avant sa chute, Mobutu négocie avec Laurent Désiré Kabila sous le patronage de Nelson Mandela. © Tous droits réservés

Mobutu, le dictateur tout-puissant, lui qui se considère comme demi-dieu est chassé du Zaïre. Dans la précipitation il s’engouffre dans sa limousine et prend la fuite pour Gbadolite le fief du dictateur dans le nord du pays. C’est la ville dont est originaire le maréchal. Gbadolite, c’est “le Versailles de Jungle”. Un village de cases seulement entouré d’une épaisse forêt où, dans sa folie mégalomaniaque, il a installé trois palais et un aéroport international capable de recevoir le Concorde.

Le départ se fait dans la précipitation. Mobutu n’avait pas prévu de partir, pas comme ça. Pas aussi vite. Il faut mettre la famille, le clan dans les voitures. L’escorte doit trouver un itinéraire sécurisé dans les milliers de rues et de ruelles de Kinshasa. Mobutu ne passera pas par les grands boulevards. Les chauffeurs évitent soigneusement les itinéraires habituels. Il faut éviter la foule ou des tirs des rebelles. Malgré les mots soigneusement choisis par les officiels, ce n’est pas un départ, c’est bien une fuite, une fuite désorganisée. Mobutu a été mis dehors. Il n’a plus avec lui que son clan et un quarteron de soldats, ceux de la garde présidentielle qui lui sont fidèles.

Mobutu arrive sans casse à Gbaolite. Là-bas, il prépare la suite. Un avion qui va l’emmener vers le Maroc. Car il ne peut plus rester au Zaïre. Plus personne ou presque ne veut de lui.

Mobutu se réfugie à Gbadolite dans le nord du pays, où il a fait construire plusieurs palais.
Mobutu se réfugie à Gbadolite dans le nord du pays, où il a fait construire plusieurs palais. © AFP or licensors

Ce coup de pied au derrière, laisse le Zaïre sans chef, Kinshasa sans leader. Laurent Désiré Kabila chef des rebelles est à des milliers de KM de là à Lubumbashi dans le sud du pays. Mais ses soldats eux sont tout proches désormais. À 20 km du centre-ville et du boulevard du 30 juin, Kinshasa l’attend. Les gens craignent la guerre et le bain de sang. Mais le pire n’aura pas lieu à Kinshasa. La nuit tombe dans un calme relatif. Quelques pillages, quelques rafales d’armes automatiques. Mais rien de plus.

Les soldats de l’AFDEL avancent sur Kisangani…
Les soldats de l’AFDEL avancent sur Kisangani… © Tous droits réservés

Le 17 mai, bonjour Kinshasa

Le lendemain, le 17 mai, une deuxième journée historique commence. Les habitants ont l’oreille rivée sur la radio, de loin le média le plus suivi au Zaïre. Quartier par quartier, Rue après rue, ils suivent l’arrivée des nouveaux maîtres du zaïre. D’ailleurs ce n’est plus vraiment le Zaïre. Mobutu avait eu l’audace et le pouvoir absolu de renvoyer le Congo dans les poubelles de l’histoire et de renommer son pays. Mobutu parti, le Zaïre s’est enfui avec lui. L’armée régulière est en déroute, d’autant que le chef d’État-Major, le général Mahélé a été assassiné. Des cohortes de soldats hagards remontent le boulevard du 30 juin. Ils retournent à leur camp ou ils retournent chez eux ou ils désertent. Certains tentent de se placer désespérément sous la protection des soldats de l’ONU.

Les troupes de AFDEL, l’Alliance des forces démocratiques de libération du Congo, sont enfin là, dans les faubourgs de Kinshasa. Les petits hommes verts comme on les appelle défilent fièrement. Treillis vert, bottes noires. Ils sont soutenus par le Rwanda et l’Angola. Laurent Désiré Kabila peut maintenant annoncer sa victoire. Il s’agit de s’affirmer, de frapper les esprits. Il intervient depuis Lubumbashi. Veste militaire et ton martial. Laurent Désiré Kabila parle de lui à la troisième personne.

Quand le crépuscule tombe sur Kinshasa, il tombe aussi sur le Zaïre, sur un régime, sur toute une époque. L’espoir est là, que Laurent Désiré Kabila rende le pouvoir au peuple, et relance le pays. Les habitants peuvent enfin exulter. Une bonne partie de la population déteste Mobutu, son régime policier, sa répression, et surtout la prédation organisée des ressources du pays qui a plongé le Congo dans la pauvreté. Les soldats de Kabila sont dans le centre-ville, sur leurs véhicules. Et la population chante pour les accueillir.

Une colonne de l’AFDL arrive à Kinshasa le 17 mai
Un Kadogo, un enfant soldat patrouille à Kinshasa, le 21 mai.

Désenchantement

Dieudonné Wamu Oyatambwé est politologue, auteur du livre : De Mobutu à Kabila, avatars d’une passation inopinée, il analyse : Le régime de Mobutu était fragilisé. L’Etat Zaïrois était historiquement lié au parti. Mais la transition vers la démocratie a échoué et affaibli les structures de l’Etat. Le système de Mobutu était en faillite. Au délitement de l’Etat s’ajoutent les conséquences du génocide au Rwanda de 1994. Un million de réfugiés débarquent au Congo suscitant des tensions et des violences dans l’est du pays. Des mouvements rebelles se sont facilement imposés face à une armée régulière qui n’était plus payée et sous équipée.

Un an plus tard, on fête le 17 mai à Kinshasa. Mais la désillusion est déjà grande.
Un an plus tard, on fête le 17 mai à Kinshasa. Mais la désillusion est déjà grande. © Tous droits réservés

Caroline Thirion, journaliste indépendante a produit un Webdoc sur cette période pour la RTBF (Sur les pas des Kadogos). Elle a rencontré des Kadogos, les enfants soldats qui ont été massivement engagés par le mouvement rebelle de Laurent Désiré Kabila. Ils sont dans une forme de nostalgie d’avoir participé à quelque chose de grand, d’avoir chassé le dictateur. Mais il y a aussi une désillusion. Les belles promesses d’études ou d’emplois sont restées lettres mortes. Beaucoup se sont retrouvés à la rue ou sans avenir. Ils en gardent un sentiment de frustration.

C’est l’illustration de ce qui a été vécu par les congolais à l’époque dit Dieudonné Wamu Oyatambwé. Les gens s’attendaient à une libération. Mais il y avait beaucoup de naïveté, derrière la libération se cachait quelque chose de plus sournois et de plus dangereux. Très vite le nouveau régime de Kabila a été confronté au double agenda de ses alliés encombrants : le Rwanda, l’Angola et d’autres. Ces pays voulaient intervenir dans la vie politique et capter les riches ressources minières du Congo. Quand Laurent Désiré Kabila congédie ses anciens alliés cela a déclenché la deuxième guerre du Congo. Actuellement encore des pans entiers du territoire sont aux mains des groupes armés. Cela suscite une forme de nostalgie d’un temps ou le Zaïre était plus respecté. En même temps, les congolais ne veulent plus que l’on reproduise les erreurs du passé, la corruption, la violence, le vol des ressources.

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