RTBFPasser au contenu

Belgique

L’Histoire Continue : Hooligans, de la “guerre des sides” aux free fights dans les bois

02 oct. 2021 à 06:005 min
Par Hélène Maquet

Depuis le drame du Heysel, en 1985, le hooliganisme a largement marqué l’histoire belge. Le phénomène suscite énormément de fantasmes : un univers très codifié, très violent, né dans les quartiers populaires dans et autour des stades de foot. Les soirs de match, l’adrénaline monte et la loyauté aux couleurs du club embrume les esprits et déchaîne les corps. Alors que les bagarres reprennent dans certains stades européens, plongée dans l’histoire du hooliganisme belge. De la “guerre des sides” aux free fights dans les bois.

10 novembre 1990. La déception est énorme. La défaite est immense. Sur le terrain du Parc Astrid, le Standard était arrivé en vainqueur, en tête du championnat, mais Anderlecht a pulvérisé le score. 5-0. Alors dans les tribunes, l’excitation monte.

La victoire et les litres de bière chauffent les hooligans d’Anderlecht. Quitte à écraser l’adversaire sur le terrain, il faut en faire de même entre noyaux durs de supporters. Anderlechtois du “O Side” contre standardmen du “Hell Side”.

Les hooligans du "O Side'' foncent vers la Gare de Schaerbeek. Un Anderlechtois a pu monter dans le train et tirer sur l’alarme. Le train s’arrête. Les wagons sont littéralement attaqués.

Les maillots Mauves se précipitent vers la gare du Midi pour rattraper les supporters du Standard, avant qu’ils ne grimpent dans le train qui va les ramener à Liège. Trop tard ! La police est sur place, empêchant de grimper sur les quais.

Qu’à cela ne tienne. Les hooligans du "O Side'' foncent vers la Gare de Schaerbeek. Un Anderlechtois a pu monter dans le train et tirer sur l’alarme. Le train s’arrête. Les wagons sont littéralement attaqués.

Pour la première fois, ce soir-là, une bagarre entre hooligans va mener à l’arrestation – et même à une peine de prison – pour l’un d’entre eux.

Les années 80 : culture de la bière, du foot et de la baston

Pour comprendre cette guerre des sides, cette rivalité entre Anderlecht et le Standard, il faut retourner aux origines.

Début des années 80. Anderlecht est au sommet de sa gloire. Dans les tribunes du stade du Parc Astrid, toute une bande de très jeunes garçons sortent chaque week-end la même dégaine : crâne rasé, veste bombers verte, combat shoes et écharpe mauve nouée serrée autour du cou. Les membres du “O side” viennent pour le foot autant que pour la baston. Ils doivent leur nom à la tribune qu’ils ont un jour envahie, face aux hooligans brugeois et qui est désormais la leur.

Ils s’inspirent des hooligans anglais, cette culture du foot et la violence pour se battre (chaque week-end) contre les Brugeois du “East Side”, contre les Anversois du “X Side”

Emeutes lors d’un match Standard-Anderlecht en 1997
Emeutes lors d’un match Standard-Anderlecht en 1997 Belga

Le foot, la bagarre avec les copains, et les litres de bière, dans les bars qui bordent le stade du Parc Astrid. C’est un peu ça le ciment de cette jeunesse blanche du nord de Bruxelles, issue des quartiers prolétaires, qui a grandi en bandes dans les quartiers. Culte de la violence, loyauté envers les amis. Chaque week-end, ils cherchent les autres sides : Bruges, Anvers.

Les autres, les Wallons, ne valent rien. C’est ce que l’un d’eux dit dans un reportage diffusé sur la RTBF. C’est cette phrase qui aurait mis le feu aux poudres à Sclessin. Les jeunes supporters du Standard veulent en découdre… et créent le Hell Side. Dix ans plus tard, au milieu des années 90, la rivalité culminera entre les deux sides.

Le drame du Heysel : le jour qui a tout changé

Mais avant cela, un événement va profondément marquer la Belgique : le drame du Heysel. 29 mai 1985, le terrain du Heysel accueille la Coupe d’Europe des Clubs Champions entre Liverpool et la Juventus. La tension est très forte entre les supporters des deux clubs. Il devait y avoir maximum 60.000 personnes dans le stade, mais ce soir-là, des fans sans billets sont entrés. Les tribunes sont archipleines.

Vers 19h20, une centaine d’Anglais envahit la tribune des Italiens. Paniqués, les spectateurs italiens se replient de l’autre côté de la tribune, créant une bousculade. Les grilles de séparation et un muret s’effondrent. Des dizaines de personnes sont piétinées. Le drame fait 39 morts et 400 blessés.

SPORTS FOOTBALL ACCIDENTS SENATE DISASTERS
SPORTS FOOTBALL ACCIDENTS SENATE DISASTERS BELGAIMAGE

Le drame du Heysel marque l’histoire de la Belgique, comme l’évolution du hooliganisme. “C’est évidemment un moment clé dans l’élaboration d’une politique publique de gestion du hooliganisme, de la modernisation des stades. Il y a évidemment un avant et un après Heysel”, explique Jean-Michel de Waele, sociologue du sport à l’ULB, et spécialiste belge du hooliganisme. "Ça va se matérialiser dans la Loi Football dont la première version date de 1998 et qui a permis d’améliorer la sécurité dans les stades de première et de deuxième division. La surveillance policière va changer la donne.

Et pourtant, dans les années 90, malgré les nouvelles lois, malgré les contrôles, les exclusions de stade, le hooliganisme est toujours très présent. Mais la violence commence à sortir des stades. On se retrouve sur les parkings, hors des villes. Et puis un autre phénomène, naturellement, survient. Les membres des Sides vieillissent.

Du BCS au free fight dans les bois

À Anderlecht, une nouvelle génération déboule. Barthélemy Gaillard leur a consacré un livre (avec Louis Dabir) sorti en 2020 : Gang of Brussels, l’histoire vraie des hooligans d’Anderlecht, entre foot et banditisme. “Il y a une forme de durcissement de la répression policière, donc il y a un changement dans les pratiques du hooliganisme. Les plus anciens qui sont habitués à se balader à 400 autour des stades de manière relativement libre, ça ne les intéresse plus tellement de devoir aller plus loin, de devoir se cacher”.

Les plus jeunes, eux, en ont envie. Voilà comment naît le BCS, Brussels Casual Service. “Ils ont un style vestimentaire plus casual, explique Barthélémy Gaillard, pour passer inaperçu. Finies les écharpes, les maillots de foot. Il faut être discret pour ne pas éveiller l’attention de la police”. Une nouvelle culture du hooliganisme naît. Dont certains membres, pendant une vingtaine d’années, vont vivre de délinquance, voire de grand banditisme.

Et aujourd’hui ? Les membres du BCS ont tous une cinquantaine d’années. Et une nouvelle fois, de plus jeunes sont arrivés, “face à une répression policière qui s’est encore accentuée”, explique Barthélémy Gaillard, ils pratiquent un mode de violence encore plus secret, encore plus caché et – d’une certaine manière – encore plus professionnalisé : le free fight.

De tout petits groupes se retrouvent en forêt, pour se battre. Protections, entraînements en salle, cocktails protéinés… la culture du hooliganisme s’est une nouvelle fois adaptée. Les nouveaux modèles ne sont plus anglais, ils sont Russes, Polonais, Ukrainiens ou Bulgare.

L’incarnation de cette évolution culturelle, ça a été les affrontements entre Russes et Anglais à Marseille à l’Euro 2016. Les Russes sont arrivés avec leurs pectoraux saillants, comme de vrais athlètes, et poursuivaient des Anglais bedonnants qui n’étaient pas de taille, évidemment”, raconte Barthélémy Gaillard.

Articles recommandés pour vous