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L’Histoire continue : comment une panne électrique géante a fait naître le hip-hop

L'histoire continue

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30 oct. 2021 à 08:05Temps de lecture5 min
Par Hélène Maquet

L’Histoire tient parfois à pas grand-chose. Une ambiance caniculaire et la foudre qui s’abat sur une cabine électrique. Une panne de courant géante qui éteint New-York et une nuit de pillages. Cet épisode de l’Histoire Continue raconte l’incroyable histoire d’une folle nuit new-yorkaise qui accouché d’un mouvement culturel révolutionnaire : le hip-hop. Nous en retissons le fil avec notre invité, Thomas Duprel (alias Akro) ancien membre du groupe de Starflam, aujourd’hui à la tête de Tarmac, média digital de la RTBF, consacré aux cultures urbaines.

13 juillet 1977. L’air est moite et dense. Une vague de chaleur s’abat sur le béton et l'asphalte des rues de New-York. Nous sommes mercredi soir, dans le sud du Bronx et deux DJ's - Disco Wiz et Grandmaster Caz - ont installé les haut-parleurs de leur sound system à côté du terrain de basket délabré du parc, à l'angle de Ryer Avenue et de la 183eme rue. Depuis quelques années, ils sont quelques-uns : Afrika bambaata et la Zulu Nation, Grandmaster Flash, Wiz et Caz... à rapper et à mixer des vynils dans les rues des quartiers pauvres de New-York

Les DJ's se branchent sur les lampadaires de la ville pour pomper l'électricité et organiser des battles

Ils ont acheté des allonges électriques bon marché et se branchent sur les lampadaires de la ville pour pomper l'électricité et organiser des battles, des combats entre DJ, dans les parcs et sur les trottoirs.

13 juillet 1977, une nuit de black-out total sur New-York

Ce mercredi soir, la foule est là. L'ambiance monte. Mais soudain, alors que Grandmaster Caz se lance, la musique ralentit. Le lampadaire auquel le haut-parleur est branché grésille puis s’éteint. Les autres ampoules de la rue sautent les unes après les autres. D’un coup, les volets métalliques des magasins se baissent.

Disco Wiz et Gandmaster Caz se regardent incrédules. Est-ce qu’ils ont fait sauter l’électricité dans le quartier ? Ils vont mettre quelques minutes à comprendre. Il est 21h37 et le blackout est total. New-York est privée d’électricité.

New York : pillages dans un supermarché du Bronx pendant le blackout
New York : pillages dans un supermarché du Bronx pendant le blackout © Tous droits réservés

Cette nuit du 13 juillet 1977 va accoucher du chaos. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir un tout petit peu en arrière, et regarder d'un peu plus loin ce New-York de 1977. Après le choc pétrolier de 1973, des mesures d’économie drastiques ont été prises. La dette de la Ville de New-York s’élève à 3 milliards de dollars.

A New-York, entre 1974 et 1975, le taux de chômage des Noirs passe de 10 à 15 %.

Alors les réductions budgétaires s’enchaînent. Les hôpitaux ferment, les écoles et les commissariats aussi. Du jour au lendemain, des dizaines de milliers de personnes perdent leur emploi. La plupart sont afro-américaines ou latino-américaines. A New-York, entre 1974 et 1975, le taux de chômage des Noirs passe de 10 à 15 %. Il est deux fois plus élevé que celui des Blancs. En quelques années, les effectifs de la police ont diminué d’un tiers. Les éboueurs sont en grève. Des immondices jonchent les rues de la ville.

L'étincelle qui met le feu à la poudrière

Alors le 13 juillet 1977, dans la moiteur de la soirée, à 21h37, c’est -littéralement- une étincelle qui va mettre le feu à une poudrière qui ne demandait qu’à exploser. La foudre tombe sur une sous-station électrique à Buchanan South, le long de l’Hudson River. La centrale électrique d'Indian Point s'éteint. En quelques minutes, la ville est plongée dans le noir.

Bâtiments abandonnés dans le Bronx
Bâtiments abandonnés dans le Bronx © Tous droits réservés

A Manhattan, dans l’Upper East Side, les restaurants allument des bougies , les taxis braquent leurs phares pour illuminer les vitrines des diners, on se partage la nourriture qui est en train de décongeler et qu’il ne faudrait pas gaspiller. C’est comme une petite fête de l’Apocalypse.

Dans le noir, à la lampe de poche, les supermarchés, les bijouteries sont pillés. Dans un indescriptible chaos, les gens ressortent les bras chargés de nourriture, de télévisions, de meubles.

Dans le sud du Bronx, l'ambiance est radicalement différente. La musique de Gandmaster Caz et de Disco Wiz vient de s’éteindre. Et tout à coup, la foule crie “Hit the stores !” Dans la seconde, Tout le monde se rue vers les magasins. Les jeunes. Les mères de famille. Les travailleurs. Dans le noir, à la lampe de poche, les supermarchés, les bijouteries sont pillés. Dans un indescriptible chaos, les gens ressortent les bras chargés de nourriture, de télévisions, de meubles.

Les deux DJ sortent leur arme, leur révolver, pour protéger le matériel. Et l’un d’eux l’a avoué des années plus tard. Gandmaster Caz va faire quelque chose que des dizaines d’autres jeunes hommes vont faire cette nuit-là. Il vole du matériel : une table de mixage "clubman-two" dans un magasin d'électro.

Quand le chaos accouche d'une révolution : la naissance du rap

Le lendemain matin, quand le soleil se lève sur le tours du World Trade Center, qui viennent d’être construites, le courant n’est pas encore revenu. Et c’est la désolation chez les commerçants du Bronx. Pendant la nuit, 3700 personnes ont été arrêtées, 550 policiers blessés, 1037 incendies ont été éteints. Le coût des dégâts s’élève à 300 millions de dollars.

Pourtant de cette nuit de chaos, de cet éclat de rage qui a duré 24 heures, est né une petite flamme.

Pourtant de cette nuit de chaos, de cet éclat de rage qui a duré 24 heures, est né une petite flamme. Tous ceux qui avaient volé du matériel, ont formé des crews. Ils se sont mis à jouer, à rapper dans les rues, puis dans les clubs. Quelques mois après le black-out, ils étaient des centaines.

Grandmaster Flash And The Furious Five Live In Concert
Grandmaster Flash And The Furious Five Live In Concert 1985 Raymond Boyd

Deux ans après le blackout de New York. Une ancienne chanteuse de rythm and blues, Sylvia Robinson fonde Sugar Hill Records, la première maison de disques hip-hop. En 1982, le label sort “The Message” de Grandmaster Flash and The Furious Five, hymne politique qui raconte le quotidien d’un habitant du Bronx.

Le blackout : du mythe à la métaphore du mouvement hip-hop.

Le black out de 1977 reste aujourtd'hui un jalon dans la mythologie hip-hop. S'agit-il pour autant un événement réellement fondateur ? Mythe ou réalité ? "Je pense qu'il y a un peu des deux" répond Thomas Duprel aka Akro, ancien membre de Starflam (groupe de rap belge), aujourd’hui à la tête de Tarmac, média digital de la RTBF consacré aux cultures urbaines.

"On capte bien qu'on est dans un Big Bang, celui du hip-hop. Et ça rejoint des fondamentaux qui vont rester : un des leitmotiv de la Zulu Nation qui a été créée par Afrika Bambaata, c'est de transformer les énergies négatives en positives. On part d'une nuit noire, on part du négatif et on part du manque. Ce sont des choses qui restent aujourd'hui, encore.

Akro et Starflam sur la scène de Couleur Café en juin 2004
Akro et Starflam sur la scène de Couleur Café en juin 2004 © Tous droits réservés

"Le hip-hop a longtemps été considéré comme une sous-culture et l'est encore par beaucoup de gens", reprend Thomas Duprel. "A l'époque New-York est un no man's land, et puis il y a cette fameuse nuit où c'est possible de se réinventer. Ce sont des pillages spontanés. Les gens n'ont rien, ils sont étouffés, ils n'ont pas vraiment d'autre choix. Il n'y a pas d'emploi, le fait d'être afro-américain n'aide pas à rentrer dans le système. (...) On part de cet univers-là et. Dans la philosophie de la Zulu Nation, on part du négatif vers le positif. Et c'est ce qu'il s'est passé !"

Cet article ne reprend qu'une partie du podcast "L'Histoire Continue". Dans la version audio, nous racontons aussi, avec notre Thomas Duprel, l'arrivée du rap en Belgique, l'histoire de Benny B, l'évolution vers une musique mainstream.

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