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Monde

L’Histoire continue : #columbianchemicals, voici comment a été fabriquée la première fake news russe diffusée aux Etats-Unis

04 déc. 2021 à 06:006 min
Par Hélène Maquet

Parfois le monde change sous nos yeux, et pourtant nous ne le voyons pas tout de suite. Parce que ça va trop vite, parce que la réalité est trop complexe. Et puis tout à coup, l’impensé nous saute au visage et tout s’éclaire. C’est un peu l’histoire de cette élection de 2016, qui a vu Donald Trump emporter la présidence américaine.

De l’interférence russe aux groupes Facebook manipulés par une société appelée Cambridge Analytica, l’usage de la propagande a basculé cette année-là.

Voici l’histoire de la première fake news russe en territoire américain : la mystérieuse fausse explosion d’une usine chimique, en Louisiane. Une opération en ligne qui va servir de véritable test avant une campagne à grande échelle.
 

11 septembre 2014. Les eaux du bayou qui encerclent la bourgade de Centerville, en Louisiane, dorment paisiblement. Il est 8h30 du matin. Duval Arthur, ancien sergent-major de l’armée, n’attend rien de particulier de cette journée. Nous sommes jeudi et – hormis les commémorations des attentats du World Trade Center, qui vont occuper les chaînes de télévision jusqu’à ce soir - rien ne devrait venir troubler la moiteur de cette fin d’été.

Depuis ses années à l’armée, la carrure de Duval Arthur s’est épaissie. Une mèche grise et trop longue lui retombe sur le front. Ses épaules s’affaissent un peu sous son blazer de directeur de la sécurité intérieure et des plans catastrophes de la Paroisse de Sainte-Marie, Louisiane. Les années ont passé, mais il reste à Duval Arthur l’amour du drapeau, du pays et de ses libertés.

D’étranges messages sortis de nulle part

Il en est là, en ce matin de fin d’été, quand son téléphone sonne. Un habitant de la localité l’appelle. "Qu’est-ce qu’il se passe à l’usine chimique de columbian chemicals. Est-ce que c’est une explosion ? Est-ce que c’est dangereux ?" Duval Arthur ne comprend pas. Il n’est au courant de rien. Il y a de nombreuses usines à Centerville, c’est son métier de s’assurer de la sécurité. Et il n’a reçu aucune alerte.

"Mais si", lui dit son interlocuteur, il y a des messages qui circulent. Des habitants des villages de Franklin, Morgan City, Patterson et Baldwin, jusqu’à la Nouvelles-Orléans et Baton Rouge, ont reçu des SMS sur leurs téléphones portables. Les messages disent : “Risque de fumées toxiques dans la zone jusque 13h30. Mettez-vous à l’abri, vérifiez les médias locaux et le site columbiachemicals.com

Capture d’écran Twitter
Capture d’écran Twitter © Tous droits réservés

En ligne aussi, Twitter est en train de s’affoler. Le compte @AnnRussela partage une image de l’usine de Centerville dont une montre une colonne de fumée. Un homme appelé Jonn Merrit écrit : “Une explosion entendue des kilomètres à la ronde est survenue à l’usine chimique de Centerville en Louisiane #ColumbianChemicals.

Certains comptes partagent une capture d’écran du site web de CNN, la chaîne nationale titrée "l’État Islamique revendique l’attaque". Sur Youtube, une vidéo montre l’explosion, au loin, et la fumée qui continue de s’élever dans le ciel. Une page Facebook “Lousiana News” suivie par 6000 personnes poste un article décrivant l’accident.

En tout, sur Twitter, il y a 31.000 occurrences du hashtag #columbianchemicals, décrivant une situation catastrophique.

Fausse explosion de Clumbian Chemicals à Centerville en Louisiane. Capture d’écran Youtube.
Fausse explosion de Clumbian Chemicals à Centerville en Louisiane. Capture d’écran Youtube. © Tous droits réservés

Et pourtant, dans l’après-midi, un communiqué de l’usine Columbia Chemicals de Centerville tombe, dans les rédactions locales et nationales : “Nous avons été informés que plusieurs personnes ont reçu des messages qui indiquent une fuite de gaz toxique de l’usine Columbian Chemicals près de Centerville en Louisiane. Le contenu de ce message n’est pas vrai. Il n’y a pas eu de fuite de gaz toxique, d’explosion ou quelque autre incident dans nos installations. Nous ne connaissons pas la provenance de ces messages. Les forces de l’ordre ont été contactées et suivent l’affaire”.

A l’usine de Columbian Chemicals. En effet, il ne s’est absolument rien passé de la journée. L’événement n’a eu lieu qu’en ligne. C’est un hoax. Alors que s’est-il passé ? Il a fallu quelques mois et l’enquête d’un journaliste du New-York Times pour y voir clair. Adrian Chen a remonté le fil de ces comptes Facebook, Twitter, de ces bots qui se sont agités pendant quelques heures. Et ce qu’il a découvert – d’une certaine manière – a changé la face de la propagande moderne.

L’Internet Research Agency et les trolls de Saint-Petersbourg

Tout a commencé bien avant le 11 septembre 2014, à des milliers de kilomètres de là, à Saint-Pétersbourg, en Russie. La rue Savuchkina est une allée arborée. Au centre passe un tram. Des deux côtés, s’alignent de grands immeubles sans âme. Le 55 est un gros cube blanc, traversé d’une large fenêtre. C’est ici que se sont trouvés, à un certain moment, les bureaux de l’Internet Research Agency. En tout cas, à partir de juillet 2013, date à laquelle cette société privée s’est enregistrée auprès du gouvernement russe.

L’agence est connue pour avoir engagé des centaines de jeunes Russes, pour qu’ils postent des contenus pro kremlin sur internet, à des fins de propagande et ce, à partir de faux comptes en ligne. Après de minutieuses recherches, Adrian Chen, le journaliste américain, est convaincu que ce sont ces faux comptes qui sont derrière le hoax de Columbian Chemicals.

Les anciens locaux de l’Internet research Agency à Saint-Pertersbourg
Les anciens locaux de l’Internet research Agency à Saint-Pertersbourg Google Maps

Nous sommes en avril 2014, cinq mois avant qu’il n’y ait pas d’explosion à l’usine chimique de Centerville en Louisiane, mais que des comptes Twitter, des pages Facebook, des vidéos Youtube, s’évertuent à le faire croire. Et d’après les investigations menées par les autorités américaines des mois plus tard – un nouveau département se crée à l’Internet Research Agency.

Le Projet Translator. Ce projet se concentre sur la population américaine et conduit des opérations sur les plateformes de réseaux sociaux comme YouTube, Facebook, Instagram et Twitter. Sa stratégie comprend, écrit le rapport, “l’interférence avec les élections américaines de 2016, avec pour but de répandre la méfiance sur les candidats et le système politique en général”.

#columbianchemicals, premier test avant la grande opération de 2016

Un mois plus tard, deux femmes : Aleksandra Krylova et Anna Bogacheva se rendent aux Etats-Unis. D’après les rapports américains, sous de prétexte, et dans le but de collecter des renseignements pour l’Internet Research Agency. Elles ont planifié un itinéraire, acheté du matériel (des appareils photos, des cartes SIM…), ont imaginé des mesures de sécurité (dont des scénarios d’évacuation en cas de problème). Avec des visas touristiques, elles ont caché aux autorités américaines leur véritable employeur, ce qui aurait éveillé les soupçons.

Du 4 au 26 juin, elles ont voyagé dans différents états américains… dont la Louisiane. Ce voyage est un des éléments - avec tous ceux collectés par le journaliste Adrian Chen – qui font sérieusement penser que le hoax de Columbian Chemicals a été monté de toutes pièces par l’Internet Research Agency.

Quand le journaliste américain a appelé Duval Arthur, le responsable de la sécurité de la Paroisse de Sainte-Marie, en Louisiane pour lui reparler de ce 11 septembre 2014, quelques mois plus tard. Duval Arthur l’avait presque oublié, pensant qu’il s’agissait d’une blague idiote, un jour de commémoration du 11 septembre. Il n’a compris que bien plus tard qu’il avait vécu de l’intérieur le premier acte d’une histoire qui allait réécrire notre rapport à internet.

La nouvelle propagande en ligne : agiter le débat pour mieux diviser la société

Aujourd’hui, la Russie nie toute implication dans l’interférence sur l’élection présidentielle de 2016. Mais, d’après la justice américaine, le hoax de #columbianchemicals est un des tout premiers tests de manipulation de la conversation en ligne aux Etats-Unis, en vue de peser sur le résultat de l’élection. Dès 2016, un mois avant le jour du vote, les services de renseignement américains s’inquiétaient déjà de tentatives russes pour hacker les élections.

Inauguration Day : Concert
Inauguration Day : Concert AFP or licensors

En janvier 2017, au moment de l’investiture de Donald Trump, "un rapport conjoint de la CIA, du FBI et de la NSA, soutient qu’il y a deux objectifs principaux à l’opération", explique Sophie Marineau, chercheuse en histoire québécoise qui écrit une thèse sur le sujet à l’UCLouvain, "miner la confiance des Américains envers le propre système électoral et le deuxième objectif aurait été de dénigrer Hillarry Clinton".

Les plateformes elles-mêmes (Twitter, Facebook, Youtube…) ont rapidement communiqué sur l’activité inhabituelle de certains comptes depuis la Russie. "Il y a des rapports qui sont sortis à partir de 2017. Dans son premier rapport, Twitter a signalé avoir supprimé 50.000 comptes, avoir relié plus de 3,8 millions de tweets à ces comptes russes. Ce qui représentait 19% du total des tweets sur l’élection présidentielle américaine de 2016". Ce qui veut dire près d’un cinquième des tweets à propos de la campagne électorale de 2016.

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