Chroniques

L'Europe à l'épreuve de la souveraineté vaccinale

28 janv. 2021 à 08:24 - mise à jour 28 janv. 2021 à 12:13Temps de lecture4 min
Par Bertrand Henne - Les coulisses du pouvoir

La course au vaccin est-elle en train de devenir une guerre des vaccins ? Entre l’Union européenne et le Royaume uni, le torchon brûle autour des vaccins Astrazeneca. Car la firme, sur laquelle l’UE a misé beaucoup, a annoncé des retards importants, 60% de livraisons en moins au premier trimestre pour l’Union. Pendant ce temps le groupe pharmaceutique garanti ses doses au Royaume-Uni qui vaccine à tour de bras.

Après le Brexit, cette situation est politiquement humiliante pour l’union qui fait l’expérience de sa faiblesse.

Or noir

Le vaccin est le nouvel or noir de la mondialisation. Une ressource stratégique majeure, indispensable pour établir une souveraineté. Logiquement, la vaccination est devenue une affirmation de la puissance politique. De la puissance géostratégique des plus grands, la Chine, la Russie, les Etats Unis, l’Union Européenne ont cravaché pour développer leur vaccin, leur filière, pour développer une souveraineté vaccinale, comme elle existe dans d’autres domaines stratégiques, militaire, l’alimentation ou l’énergie.

Avec des méthodes et des résultats différents. Le modèle étatique Chinois ou Russe face au modèle capitaliste américain ou européen. Tout aussi logiquement, ces puissances tentent d’en faire aussi une arme d’influence en relations internationales.

Amère expérience

Dans cette course à la souveraineté vaccinale, l’Europe fait l’amère expérience de ses limites. Elle a pourtant largement participé à l’incroyable aventure du développement de ces nouveaux vaccins. Pour réussir à être le premier l’américain Pfizer s’est associé à la pépite allemande BioNTech. Mais dans cette alliance, l’aspect industriel est largement du ressort des Etats-Unis. Elle est aussi présente historiquement via la Suède dans Astrazeneca, mais le groupe à son siège à Londres, le développement s’est fait à Oxford et ses principales usines en Angleterre.


►►► Lire aussi : Pointé du doigt pour les retards d’AstraZeneca, le site de production de Seneffe inspecté par l’AFMPS

 

Sur le continent c’est aujourd’hui la déconvenue. Le français Sanofi accuse beaucoup de retard et se voit obligé de traiter avec Pfizer. Le prestigieux institut Pasteur jette l’éponge. Les centres de décisions nous échappent.

L’autre aspect c’est celui de la négociation avec les firmes. Pour s’assurer de la disponibilité du vaccin, la commission a tenu à négocier solidairement les contrats au nom des Etats. Avancée politique majeure, mais qui a pris du temps. Nous n’avons pas été les premiers, devancés par le Royaume Uni, Israël, les Etats Unis.

L’Europe, même négociant en un bloc, même en ayant consacré d’importantes sommes, même en ayant participé largement au développement et à la recherche n’est pas parvenue à atteindre une souveraineté vaccinale.

Nous vivons une amère expérience collective. Nous ressentons notre statut de puissance impuissante. Nous sommes une zone de seconde zone, une zone dépendante. C’est la deuxième fois. Ce constat de puissance impuissante nous avions déjà bien dû le faire à propos des masques et des équipements sanitaires de base il y a un an.

Bien sûr il est possible que dans quelques mois la situation ait bien changé. Que l’objectif d’une vaccination générale pour l’été soit atteint. Qui oserait prédire quoi que ce soit ? Il n’en reste pas moins vrai que l’expérience actuelle laissera des traces.

Protectionnisme vaccinal ?

Bien sûr, beaucoup de pays sont beaucoup plus mal lotis que nous. Des pays plus pauvres qui nous accusent, à juste titre, d’accaparer la ressource vaccinale. Mais par rapport aux autres puissances occidentales auxquelles nous nous comparons, nous risquons le décrochage.

Pourtant une partie très importante de la fabrication mondiale de vaccins est située en Europe et particulièrement en Belgique. C’est d’ailleurs dans l’usine Astrazeneca de Seneffe en Belgique qu’un problème aurait ralenti la livraison des vaccins à l’Europe. La commission exige que AstraZeneca livre malgré tout les doses négociées en redirigeant sa production des deux autres usines du groupe situées, elles, au Royaume Uni.

Inutile de préciser que c’est un No Way ! absolu de Boris Johnson qui met la pression sur son champion national pour ne pas céder. Le tabloïd Daily Mail dans un accès de protectionnisme vaccinal titre : "L’Europe n’aura pas nos vaccins !".

Boris Johnson, qui a particulièrement mal géré la deuxième vague, se repose entièrement sur le succès de la campagne de la vaccination. Il la présente comme le succès du Brexit et de la souveraineté retrouvée. En creux, il nous renvoie l’image de la défaite des institutions européennes. En creux, il nourrit le récit d’un déclin européen faisant passer au second plan l’immense avancée qu’a constituée la négociation solidaire des vaccins.

Personne ne peut dire où on en sera dans 6 mois et ou en sera la pandémie. L’Europe à des atouts dans son sac. D’autres vaccins sont en développement et elle a encore des capacités immenses de production actuellement inutilisées. Mais aujourd’hui il faut constater que l’Europe avec sa recherche de pointe, ses géants industriels, ses moyens considérables, est reléguée au second rang.
 


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