Guerre en Ukraine

L'espionnage, cette arme de la Chine pour renforcer son économie. En vue d'envahir Taïwan et d'annihiler les sanctions ?

Des soldats chinois crient en marchant en formation lors du défilé du 1er octobre 2019 à Pékin pour célébrer le 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine sur la place Tiananmen en 1949.

© Kevin Frayer / Getty

C’est une conférence inédite, une première dans l’histoire. Une de celles où, deux partenaires, présentent pour la première fois, publiquement, conjointement, un rapport fruit de la mise en commun de leurs travaux et analyses respectifs. C’est d’autant plus exceptionnel que dans le cas présent, les deux partenaires ne sont pas n’importe qui. Il s’agit en effet de deux services de renseignements intérieurs parmi les plus célèbres et les plus réputés de la planète : le FBI américain et son équivalent britannique, le MI5. Deux services de renseignement venus présenter, par l’intermédiaire de leurs directeurs généraux respectifs, Christopher Wray et Ken McCallum, un rapport sur la menace que représente le Parti Communiste Chinois pour les intérêts britanniques et américains, avec en trame de fond le monde et la guerre actuelle en Ukraine où les hommes de Vladimir Poutine continuent leur progression malgré les sanctions envers la Russie et les aides à l’Ukraine. 

Un contexte particulier pour la Chine et son président Xi Jinping qui, malgré les sollicitations insistantes du maître du Kremlin, a officiellement décidé de ne pas franchir la ligne rouge et de ne pas s’engager militairement dans le projet d’expansion de Poutine. Car le pays de Mao préfère observer et apprendre des échecs de Moscou pour renforcer l’autonomie de sa propre économie. Afin de la rendre imperméable à d’éventuelles sanctions futures ? Beaucoup d’analystes le pensent. Avant de reprendre Taïwan ? Beaucoup d’analystes le craignent. Et cela n’est pas étranger à cette première conférence conjointe des cousins du renseignement public, pourtant spécialistes… de la sécurité intérieure. En plein G20

Cela peut sembler abstrait. Mais c’est réel et c’est pressant. Nous devons en parler. Nous devons agir.

Ken McCallum, directeur du MI5.

Devant un parterre de dirigeants d’entreprises et d’universitaires réunis à Thames House, le quartier général du MI5 à Londres, Ken McCallum n’y est pas allé par quatre chemins. Pour le directeur du Security Service, le défi est aussi clair qu’énorme : la Chine. La réponse également : un partenariat global afin de protéger économie, institutions et valeurs démocratiques. Tout un programme.

Après avoir brièvement évoqué la situation mondiale actuelle tendue, Ukraine, Somalie, Syrie, Afghanistan et autres conflits un peu partout sur la planète susceptibles d’engendrer des menaces ponctuelles et fulgurantes pour la sécurité intérieure du Royaume de sa Majesté Elizabeth II, c’est le risque d’une campagne coordonnée à grande échelle, stratégiquement pensée sur des décennies, qui a monopolisé les propos de Ken McCallum.

Pas question donc cette fois d’évoquer les actions potentielles d’individus instables, mais plutôt celles d’un Etat et la pression qu’il exerce secrètement à travers le monde. "Cela peut sembler abstrait. Mais c’est réel et c’est pressant. Nous devons en parler. Nous devons agir."

Fidèle à la fois à la dialectique du renseignement et à celle de la diplomatie, l’ancien 007 devenu directeur a très vite précisé qu’il ne s’agissait pas d’isoler ou de couper la Chine du reste du monde. Avec un cinquième de l’humanité et d’immenses talents, l’empire du milieu demeure au cœur des enjeux mondiaux tant au niveau de la croissance économique que de la santé publique ou encore du changement climatique.

Difficile de parler autrement lorsque, par exemple, près de 150.000 étudiants chinois fréquentent les universités britanniques. Le Royaume-Uni veut donc s’engager avec la Chine partout où cela est compatible avec sa sécurité nationale et ses valeurs tout en gardant à l’esprit qu’il existe des situations où les risques sont plus aigus. Et de préciser que "notre objectif est de faire des choix conscients sur des questions qui sont rarement binaires. Nous voulons un Royaume-Uni à la fois connecté et résilient".

Contre la Chine du Parti, pas celle des Chinois

Festivités liées aux 100 ans du Parti Communiste Chinois en 2021.
Festivités liées aux 100 ans du Parti Communiste Chinois en 2021. Getty

Une tempérance de bon aloi de la part de celui qui dirige le MI5 depuis 2020 et qui n’a jamais caché ses craintes face à la Chine. Ou du moins face à une certaine Chine, celle liée aux activités du Parti Communiste Chinois et à certaines parties de l’État. Pas les Chinois dans leur ensemble, il a d’ailleurs tenu à le souligner, avec insistance : "Nous saluons de tout cœur la contribution extrêmement positive de la diaspora chinoise à la vie au Royaume-Uni". Et de balayer d’un revers de la main toute accusation à venir de sinophobie.

Car selon ce rapport, la menace réside principalement dans la conception pan-étatique du Parti de Xi Jinping dans laquelle les entreprises et les individus sont contraints par la loi de coopérer avec le Parti Communiste Chinois. Cela toucherait principalement l’expertise, la technologie, la recherche et autres avantages commerciaux sur le marché mondial développés et détenus par les personnes entreprises et les universités, le public visé par cette conférence.

Le conseil donné par les cadors du renseignement anglo-saxon est simple, presque simpliste. Être vigilant, se protéger, se recentrer, tout en continuant à dialoguer avec le monde, y compris la Chine. "Dans nos sociétés libres, nous pouvons faire mieux. En établissant des partenariats de confiance, dans nos systèmes nationaux et, comme cela est symbolisé aujourd’hui, à l’échelle internationale", a jouté McCollum.

Cérémonie du Parti Communiste Chinois (PCC).
Cérémonie du Parti Communiste Chinois (PCC). Getty Images

Les craintes sont-elles fondées ? Sans doute. La Chine ne l’a jamais vraiment caché, d’autant plus depuis l’arrivée de Xi Jinping à la tête du pays, elle "doit rechercher des étapes asymétriques pour rattraper et dépasser l’Occident d’ici 2050", principalement dans les domaines de la technologie de base.

L’ampleur de l’ambition est énorme. Et ce n’est pas vraiment un secret. Un certain nombre de plans stratégiques publics, tels que Made in China 2025, en sont la preuve. Pour y arriver diverses méthodes sont utilisées. Outre le classique "espionnage industriel clandestin" ou vol d’informations, le "Tech Transfer" semble avoir le vent en poupe. Un accord établit une série de transferts de technologies nécessaires à la finalisation du partenariat mais l’accord est rompu avant terme une fois les transferts utiles réalisés comme ce fut le cas entre le Britannique Smith’s Harlow le Chinois Futures Aerospace en 2017.

Vue générale du bureau de Christine Lee & So Solicitors sur Wardour Street le 13 janvier 2022 à Londres, en Angleterre. Les députés ont été avertis que la ressortissante chinoise Christine Lee tentait d’influencer les politiciens. L’alerte d’interférence
Vue générale du bureau de Christine Lee & So Solicitors sur Wardour Street le 13 janvier 2022 à Londres, en Angleterre. Les députés ont été avertis que la ressortissante chinoise Christine Lee tentait d’influencer les politiciens. L’alerte d’interférence Getty

Et puis il y a l’affaire Christine Lee, du nom de cette juriste britannique d’origine chinoise accusée ouvertement par le MI5 d’avoir infiltré le parlement britannique, Westminster, pour le gouvernement chinois. Elle, qui côtoyait les Premiers ministres. De David Cameron à Theresa May, mais pas seulement. Et peu importait la doctrine politique. Jeremy Corbin, le bouillant leader de la gauche faisait lui aussi partie de ses contacts. Certains ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour accepter les largesses de l’avocate britannique, surtout les travaillistes. Près de 700.000 euros ont ainsi été versés au député Barry Gardiner. Lui qui avait été l’un des seuls représentants de la gauche à défendre un projet d'extension de la centrale de Hinkley Point. Projet auquel participaitent plusieurs entreprises chinoises. Des activités de "rapprochement" tellement troubles que le MI5 avait alerté début 2022 spécifiquement tous les parlementaires concernant les agissements de "l’agent d’influence" Christine Lee.

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Et ce ne serait rien par rapport aux faiblesses liées au monde de la recherche. Nombreux seraient les étudiants, chercheurs et autres scientifiques en contacts avec des agents du renseignement chinois. Afin de faire face, les Etats-Unis par exemple ont cessé de délivrer de nouveaux visas dans certains domaines aux chercheurs issus des universités de l’Armée populaire de libération. Et au Royaume-Uni, l’Academic Technology Approval Scheme a été réinstauré afin de renforcer les contrôles vis-à-vis des ressortissants chinois impliqués dans ces domaines.

Sans oublier la cyber menace, élevée presque au rang d’art par le ministère chinois de la Sécurité d’Etat, selon ce rapport. Les cibles sont nombreuses, gouvernementales ou commerciales, dans de très nombreux pays, partout sur la planète.

Observer la démocratie pour l’utiliser, pas pour l’imiter

Le président chinois Xi Jinping.
Le président chinois Xi Jinping. Getty Images

Alarmiste le constat ? Qu’en est-il de l’idée largement répandue en Occident selon laquelle la prospérité croissante en Chine et l’augmentation de la connectivité avec l’Occident conduiraient automatiquement à une plus grande liberté politique ? Selon McCallum, elle serait totalement fausse. "Et si le Parti communiste chinois s’intéresse à nos systèmes démocratiques, médiatique et juridique, ce ne serait pas pour les imiter mais pour les utiliser à son profit".

Et d’ajouter : "De toute évidence, beaucoup d’activités d’influence sont tout à fait légitimes : chaque pays, chaque organisation, chaque entreprise veut se présenter sous son meilleur jour. Les activités diplomatiques manifestes du ministère chinois des Affaires étrangères et les tentatives de développer le "soft power" de la Chine ne sont pas les points sur lesquels le MI5 se concentre. Là où nous intervenons, c’est pour déterrer et chercher à neutraliser ce que nous appelons l’activité d’ingérence, l’influence qui est clandestine, coercitive ou corruptrice."

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Dans les faits, le virage opéré par le Royaume-Uni et le MI5 depuis l’arrivée de McCallum est visible. Les efforts auparavant limités contre les activités chinoises préoccupantes ont plus que doublé et actuellement sept fois plus d’enquêtes sont menées qu’en 2018. Depuis janvier 2022, la loi sur la sécurité nationale et l’investissement en Grande-Bretagne vise à renforcer les pouvoirs du gouvernement pour contrôler les investissements et acquisitions, qu’il s’agisse de technologies ayant des applications militaires, de matériaux avancés, de data ou d’intelligence artificielle.

"La Chine joue depuis trop longtemps sur le fait d’être la deuxième puissance mondiale […] Ils ne volent plus sous les radars".

Christopher Wray, directeur du FBI.
Christopher Wray, directeur du FBI. Getty Images

Des propos, ceux de Ken MCCallum appuyés, voire renforcés par ceux de son homologue américain. Un Christopher Wray moins mesuré qui n’a pas hésité à qualifier la Chine de "plus grande menace à long terme pour notre sécurité économique et nationale". Un défi celui chinois qu’il a qualifié "d’immense" et "à couper le souffle […] une menace d’ampleur inédite pour les entreprises occidentales." Et de renchérir concernant le cyberespionnage, développé par Pékin pour "tricher et voler à grande échelle […] avec un programme de piratage plus important que celui de tous les autres grands pays réunis".

Le documentaire du FBI " Made in Beijing : The Plan for Global Market Domination" :

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L’ingérence politique aussi a été évoquée par Wray. Le directeur du FBI a déclaré que le gouvernement chinois s’était directement immiscé dans une élection du Congrès à New York ce printemps parce qu’il ne voulait pas qu’un candidat, Yan Xiong, critique envers le régime actuel et ancien manifestant sur la place Tiananmen, soit élu. Un détective privé a été engagé pour déterrer des informations désobligeantes à son propos. Lorsqu’ils n’ont rien trouvé, ils auraient tenté de fabriquer un scandale en utilisant une travailleuse du sexe, avant même de suggérer de mettre en scène un accident de voiture.

Depuis longtemps la Chine met en garde Taïwan, comme ici en 2002.
Depuis longtemps la Chine met en garde Taïwan, comme ici en 2002. Getty Images

Enfin, puisque tout est dans tout, y compris dans le monde du renseignement, Wray s’est laissé aller à une considération extraterritoriale qui n’a pas dû passer inaperçue auprès de la CIA, l’agende de renseignement opérant hors du sol américain. Le directeur du FBI a en effet déclaré que la Chine tirait "toutes sortes de leçons" du conflit en Ukraine. Cela impliquait d’essayer de se protéger de toute future sanction du type de celles qui ont frappé la Russie. "Si la Chine envahissait Taïwan, la perturbation économique serait bien plus importante que celle observée cette année", a-t-il ajouté, les investissements occidentaux en Chine deviendraient les "otages et les chaînes d’approvisionnement de l’occident seraient fortement perturbées".

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"Je n’ai aucune raison de penser que leur intérêt pour Taïwan ait diminué de quelque manière que ce soit", a ponctué le directeur du FBI aux journalistes après son discours. "La Chine joue depuis trop longtemps sur le fait d’être la deuxième puissance mondiale […] Ils ne volent plus sous les radars, ils ne se cachent plus".

"Chasser les démons imaginaires"

Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires.
Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires. Getty

Face à cette attaque en règle, la Chine ne pouvait rester sans mot dire. Et c’est via le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, qu’elle s’est exprimée déclarant que les services de renseignement britanniques tentaient de "faire la promotion de la théorie de la menace chinoise" et a conseillé au chef du MI5 de "chasser les démons imaginaires".

Concernant les déclarations du directeur du FBI, Zhao Lijiana a déclaré que Wray avait "exagéré la menace chinoise […] sali et attaqué la Chine, révélant une mentalité de guerre froide" et l’a exhorté à cesser de faire des remarques "irresponsables".

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