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"L'entraide doit rester gratuite" : Elise Degrave (UNamur) dénonce la "marchandisation du savoir" de l'application Wirenotes

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La marchandisation de l’entraide étudiante

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07 juin 2022 à 08:58 - mise à jour 07 juin 2022 à 10:05Temps de lecture5 min
Par Alain Lechien avec Sophie Brems

Un résumé de droit pénal, une synthèse d’anatomie, une vidéo explicative du cours de stats : cela peut se trouver sur Wirenotes, une plateforme d’échange de notes et de vidéos faite pour et par des étudiants. 50.000 documents s’y retrouvent, ce qui représente 10 millions de pages vues par an. C’est un outil pédagogique pour les fondateurs de cette start-up qui existe depuis 2016, mais aussi un outil commercial pour de nombreux professeurs.

Lire aussi le reportage du Soir: 

Interrogée sur La Première, Élise Degrave, professeure à l’UNamur, spécialisée en droit numérique, rappelle qu’échanger des cours ou des résumés avant les examens, cela se fait depuis longtemps, sur papier ou sur Facebook ensuite : "On l’a toujours encouragé et on continue à l’encourager parce que c’est très important qu’il y ait de la solidarité à l’université. Mais le problème de Wirenotes, c’est que ça fait intervenir de l’argent. Donc concrètement, il y a des étudiants qui payent pour accéder à des vidéos qui concernent les cours".

"Il y a des étudiants qui se font payer pour exploiter les cours. Et puis il y a là, derrière des actionnaires de Wirenotes qui se font de l’argent en exploitant le travail des étudiants et des professeurs. Ce qui est surprenant, c’est qu’on ne donne pas notre accord pour cela. On n’est même pas informé de cette exploitation de nos cours. Et pourtant, ce système heurte fondamentalement des valeurs très importantes à l’université, à commencer par : l’entraide doit rester gratuite. Le fait que l’accès au savoir et l’accès aux outils pédagogiques doivent aussi rester libres et gratuits. Le minerval est déjà assez cher comme ça. Et puis finalement on ne vole pas le travail d’autrui et a fortiori on ne fait pas de l’argent avec le travail volé".

"Wirenotes se décharge de sa responsabilité sur les étudiants"

Selon elle, cela comporte un danger pour les étudiants sur le plan juridique, "parce que Wirenotes se décharge de sa responsabilité sur les étudiants. Donc, pour faire bref, nos cours sont protégés par les règles qu’on appelle de propriété intellectuelle, tout comme par exemple, les chansons de Stromae sont protégées par ces règles, mais ce sont des règles qui sont compliquées et donc les étudiants ne se rendent pas très bien compte que lorsqu’ils postent une synthèse sur Internet sans l’accord du professeur, ils sont bien souvent dans l’illégalité. Et pourtant, Wirenotes sait certainement que ces règles sont mal comprises des étudiants, mais ils vont vraiment chercher les étudiants à coups de mails quasi quotidiens, voire même parfois par téléphone et on leur vend du rêve. Une de mes étudiantes m’a montré un mail dans lequel il était indiqué : 'Regarde si tu nous fais 50 vidéos payées 40 euros la vidéo avant le mois de juin, tu auras 2000 euros pour tes vacances, c’est quand même super'". 

"Donc il y a vraiment une incitation à la fraude de Wirenotes envers les étudiants. Et pourtant, Wirenotes, de son côté, a tout prévu puisque dans ses conditions générales, il prévoit qu’il n’est en rien responsable de la violation de la propriété intellectuelle sur sa plateforme. Et donc, en cas de conflit judiciaire par exemple, la responsabilité incombe aux étudiants, y compris au niveau des frais du procès. Or, un tel procès pourrait avoir lieu prochainement puisque Wirenotes lui-même a enclenché le maximum judiciaire avec les universités puisqu’ils ont fait parvenir récemment une mise en demeure par notaire. Et donc le match est enclenché".

Les étudiants ont l’illusion qu’ils peuvent réussir leur année en téléchargeant comme ça une synthèse qui est faite par quelqu’un du cours

Wirenotes estime être une aide à la réussite. "Ils se présentent comme tels, mais de ce que je vois, et je forme environ 1000 étudiants par an, et je constate que ce n’est pas un outil d’aide à la réussite, c’est plutôt un outil d’aide à l’échec. Parce qu’avec ce système de synthèse, de question accessible massivement et facilement en quelques clics, les étudiants ont l’illusion qu’ils peuvent réussir leur année en téléchargeant comme ça une synthèse qui est faite par quelqu’un du cours. Et ces synthèses, j’en ai passé en revue plusieurs centaines. Elles sont souvent en mauvaise qualité. C’est difficile de faire une bonne synthèse et elles sont souvent truffées de fautes".

"Par ailleurs, je le vois ici encore à cette session d’examens, il y a des tas de questions qui sont disponibles sur cette plateforme. Tellement de questions que les étudiants ont tendance à aller étudier les questions plutôt que le cours. Et lorsqu’ils arrivent à l’examen, ils voient que dans les questions, il y a des ressemblances avec les questions qui se trouvent sur Wirenotes, ils ne se rendent pas compte que ce n’est pas la même question parce qu’on change nos questions d’année en année et donc ils répondent aux questions des années précédentes. Et ils ratent leurs examens. Je pense même qu’il y a un lien entre l’existence et la multiplication de ce type de plateformes et la diminution du niveau à l’université. C’est inquiétant aussi sur le plan pédagogique".

Wirenotes.eu

Elise Degrave explique le succès de ces plateformes auprès des étudiants par le fait qu’on va vraiment les chercher : "Ils sont même classés. Et ce qui est assez surprenant, c’est que les bons me rapportent le fait qu’ils reçoivent beaucoup plus de mails et de propositions de partenariat que les mauvais étudiants. Donc ça signifie aussi qu’il y a probablement derrière un traitement de données qui vise à faire du profilage. On classe dans un fichier les bons étudiants et dans un autre fichier les mauvais".

Ceci marque une dérive grave vers ce que je crains devenir progressivement un enseignement de type Netflix

Selon elle, "ceci marque une dérive grave vers ce que je crains devenir progressivement un enseignement de type Netflix, c’est-à-dire qu’on pourrait arriver à un moment, si on continue comme ça, à un système où les étudiants paient le minerval pour avoir accès au strict minimum de cours, donc le cours oral par exemple. Et puis s’ils veulent plus, ils devront payer, s’ils veulent les Power Point, s’ils veulent les exercices, s’ils veulent le syllabus, les TP, etc. Ils devront payer en plus. Donc ça, c’est vraiment une dérive qu’il faut éviter absolument, c’est la marchandisation du savoir. Par ailleurs, il faut savoir qu’on a nous déjà énormément d’outils, qu’on continue à développer. On a même du coaching gratuit d’étudiants par les étudiants. On fait faire des vidéos par les étudiants pour les étudiants, mais qu’on corrige et puis qu’on valorise au moment de l’examen. Donc nous-mêmes, à l’université, on est en plein dans les nouvelles pédagogies qui se développent déjà depuis plusieurs années. Mais on doit peut-être accentuer notre communication pour que ça se sache mieux dans le public".

Le CEO de Wirenotes s’est dit prêt à collaborer avec les universités. "Si le créateur de Wirenotes est d’accord de faire du bénévolat, il est bienvenu dans nos équipes. Mais on sait quand même très bien que dans cette société du numérique, les données valent de l’or et donc les étudiants représentent une masse de milliers de personnes. Je peux tout à fait imaginer qu’ils représentent une valeur marchande pour des actionnaires de plateforme, mais je voudrais quand même rappeler que nos étudiants ne sont ni à louer ni à vendre et donc jamais on n’en fera un objet de négociation commerciale", conclut Elise Degrave.

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