Dans quel monde on vit

L'écriture a-t-elle changé avec #MeToo ? Les réponses des auteurs de la 6ème édition de La Nuit des écrivains

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Ce fut une belle nuit ! Ils étaient nombreux à avoir choisi de se rendre au 140 pour s'y enfoncer en compagnie de ces écrivain.e.s : Hélène Devynck, David Van Reybrouck, Clara Ysé, Ariane Le Fort, Patrick Chamoiseau et Emmanuelle Bayamack-Tam. Et ce fût pour la sixième fois grâce à la sagacité de Myriam Leroy et Pascal Claude, un moment profondément joyeux, hors du temps avec de la convivialité, de l'inattendu, des rencontres, de l'émulation.

Patrick Chamoiseau s'est dit ravi de l'expérience :

Je suis toujours assez désolé de voir tous les tous les festivals littéraires auxquels je participe qui sont très sérieux, avec un rapport à la littérature qui n'est pas ce qu'est la littérature. La littérature, c'est la vie. On est véritablement dans un domaine vivant et cette approche me paraît tout à fait celle que j'aurais recommandé.

Alors que retenir de cette belle nuit ? Plusieurs thématiques ont égrené la soirée après une première heure ludique et musicale pour faire connaissance avec ces auteurs.

A noter déjà cette magnifique définition de l'artiste par Patrick Chamoiseau comme étant quelqu'un qui vit un état poétique. Il considère qu'à côté de la connaissance rationnelle et scientifique, il ne faut pas oublier "la connaissance artistique et esthétique du monde est précieuse, parce qu'elle va au delà des évidences, elle va au delà des impossibles et surtout, elle est la seule qui puisse réanimer les rigidités dans nos imaginaires".

A quoi bon écrire quand le monde brûle ?

La deuxième heure a commencé avec le triste constat que cette même question avait déjà été débattue l'année dernière. En effet, le monde brûle toujours et la vie humaine se consume, rien ne s'est arrangé depuis...

Deux tendances se sont vite dessinées. 

David Van Reybrouck, l'auteur de Congo, une histoire et de Révolusi sur l'Indonésie auxquels il a consacré onze ans de sa vie, a  décidé en 2021 d'arrêter d'écrire pour se consacrer à l'urgence climatique :

J'ai beau écrire sur le colonialisme historique, mais il y a un colonialisme du présent et du futur et nous sommes en plein dedans.

"Un tiers du Pakistan est inondé suite au réchauffement climatique alors que le Pakistan n'a contribué que très peu  dans l'émission des gaz à effet de serre. Et moi j'aurais du mal à juste écrire des livres sur les injustices du passé en me taisant sur les injustices du présent. Et, ça fait longtemps qu'en tant qu'écrivain, je m'engage pour une meilleure démocratie. Et je pense qu'il n'y aura pas de transition climatique sans transition démocratique" a-t-il précisé.

Hélène Devynck a quant à elle, choisi d'écrire Impunité (Seuil) pour agir. Alors que sa plainte pour viol contre Patrick Poivre d'Arvor ainsi que celles de 22 autres femmes a été classée sans suite, elle a choisi l'écriture pour faire entendre sa voix et celles des autres victimes, dire ce qui avait été tu pendant des dizaines d'années et pour analyser comment le comportement du journaliste a pu perdurer pendant 35 ans sans qu'il soit jamais inquiété. Selon elle,  cette impunité est liée à la justice, à notre façon de voir le monde et celle d'envisager le pouvoir : "Je cite dans ce livre Jacqueline Rose qui est une Américaine qui dit que le harcèlement est la performance masculine par excellence puisque un homme dit qu'il est le plus puissant, qu'il a le droit et il l'a effectivement, et en même temps, il dit aussi que son pouvoir et sa sexualité, c'est la même chose. Alors tous les hommes ne vont pas jusqu'au viol, mais cette conception du pouvoir, elle imprègne très très profondément nos sociétés et c'est ça qui permet, quand certains hommes arrivent à un certain niveau de célébrité ou de pouvoir, des dérives criminelles que rien n'arrête".

Cinq ans après #MeToo, où en est-on ? (et comment écrire depuis #MeToo) ?)

Autre moment fort après 23 heures, ça a été au tour de l'écrivaine belge, Ariane Le Fort de se lancer reconnaissant qu'elle avait d'abord regardé le mouvement #MeToo avec curiosité et un certain détachement. Très vite, elle évoque le viol dont elle a été la victime à seize ans dans un camp scout comme un gros paquet à trimbaler dont elle avait parlé quelque fois avec beaucoup de distance, comme s'il s'agissait de quelque chose d'anecdotique. En mars dernier, dans son dernier roman Quand les gens dorment (Ed.Onlit) revient enfin sur cet épisode fondateur : "Très curieusement, de l'écrire à ce moment là m'a paru très dommage. Je me suis dit mais pourquoi ? C'est dommage d'écrire ça maintenant, Pourquoi si tard ? C'est devenu tellement banal. Et donc il y avait ce côté là où tout à coup j'accordais enfin l'importance nécessaire à cet événement".

Moi, c'était très important pour moi d'enfin le poser quelque part, et le fait de le poser quelque part à ce moment là faisait que j'avais l'impression d'apporter juste une petite pierre à la multitude de petites pierres qui étaient nécessaires de poser. Mais j'avais l'impression d'être un peu perdue dedans.

Hélène Devynck évoque à quel point elle doit rester vigilante quand elle parle. D'ailleurs son livre stipule dès le départ que selon le code de procédure pénale, Patrick Poivre d'Arvor est réputé innocent :

Il y a une présomption d'innocence pour les coupables, il n'y a pas de présomption de véracité pour celles qui parlent.

"Bon alors là on est 90 (victimes) donc qu'on ne peut pas imaginer quand même qu'on est 90 à avoir inventé les mêmes mots, les mêmes gestes (...)  Il n'empêche que je suis attaquée aujourd'hui en dénonciation calomnieuse, que les journaux qui ont raconté notre histoire, Le Parisien, Libération, sont attaqués en diffamation. Donc oui, il y a une inversion autorisée par les institutions pour que le coupable devienne victime" a-t-elle ajouté.

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Clara Ysé évoque comment son rapport à l'écriture a changé depuis #MeToo :

Le rapport à l'écriture est un rapport au désir et que du coup, je pense que de pouvoir sentir qu'on est un groupe et que du coup la honte change un peu de d'odeur, de texture, qu'elle change de camp aussi. Ouais, ça permet de se sentir un peu plus libre et surtout d'écrire plus, de pouvoir proposer plus musicalement et en dehors même des métiers artistiques, de pouvoir être plus entier, tout simplement entière.

Amour, sexe et littérature !

Ce dernier thème a été visiblement sujet à discussion entre Pascal Claude et Myriam Leroy :

L'obsession pour l'amour me semble être une obsession dans laquelle les femmes sont relativement souvent perdantes, notamment parce qu'on les élève un peu comme des poulains de compétition, à être aimées, à plaire. On est conditionnée à rêver d'amour de manière obsessionnelle et à en faire le centre de notre identité.

"C'est pour cela que je résistais un peu à l'idée de consacrer cette heure à l'amour qui est en tout cas dans sa dimension de couple hétérosexuel, il me semble être une institution un peu patriarcale, bourgeoise et capitaliste à dynamiter" a expliqué Myriam Leroy.

Une précaution qui n'a pas empêché les auteur.trices présentes de partager de magnifiques textes très érotiques pour clôturer cette belle nuit.

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