RTBFPasser au contenu
Rechercher

L'avenir "sans issue" des victimes de l'Etat islamique

Irak: l'accueil de ceux qui fuient l'EI

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

22 sept. 2015 à 10:58 - mise à jour 22 sept. 2015 à 10:58Temps de lecture8 min
Par Odile Leherte

Ils sont arrivés au Kurdistan irakien jeudi. Depuis ils ont visité sans relâche des camps de réfugiés pour comprendre un peu mieux la détresse de ces exilés de la plaine de Ninive. Les évêques de Tournai, de Bruges et l'évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles se sont rendus sur place à la demande du patriarche de l'église chaldéenne Louis-Raphaël Sako. Le représentant de l'église chrétienne la plus importante d'Irak voulait que des Occidentaux puissent témoigner de ce qu'ils ont vu, de leurs propres yeux. C'est ce que comptent faire les trois hommes d'Eglise belges, à leur retour.

Victime Yezidie de 96 ans
L'éveque auxiliaire de Malines-Bruxelles rencontre une victime yezidie de 96 ans

Juin 2014 : la ville de Mossoul tombe aux mains de l'Etat islamique. L'archevêque Petros Moshe est un des derniers à quitter cette ville où résidaient des milliers de chrétiens. Depuis, il habite à Erbil. Les chrétiens de Mossoul, eux, sont répartis dans des camps de réfugiés, à Erbil ou dans la région de Dohuk, au nord du Kurdistan. "Nous avons dû tout laisser derrière nous, nos maisons, tout ce que nous avions construit", nous répètent inlassablement ces exilés de Mossoul.

Août 2014 : la ville de Sinjar tombe également. La très importante communauté yezidie qui y réside fuit vers les monts Sinjar. "J'ai 96 ans, et j'ai marché plus de 100 kilomètres dans les montagnes", nous explique une vieille dame, réfugiée dans le village d'Enishke, dans le nord du Kurdistan. "Je suis malade, je suis pauvre, mais dieu soit loué, je suis ici avec ma famille".

Faiza, jeune Yezidie rescapée

Une chance, au regard de ce qu'ont subi de très nombreux autres Yezidis capturés par les extrémistes de l'Etat islamique.

Faizia, 13 ans, est l'une des rescapées de l'Etat islamique. Elle a fui en avril dernier, après huit mois de captivité. "J'étais détenue là-bas avec ma famille", nous confie-t-elle d'une voix frêle, le regard fuyant. "Ils nous faisaient subir de très mauvais traitements. Ils nous battaient". Faisia ne nous le dira pas, mais elle l'a confié à une amie : elle a aussi été violée par ses tortionnaires. Quand on lui demande de les décrire, sa voix se fait tout à coup plus forte et révoltée : "Ils étaient méchants, ils avaient de très vilains visages. Chaque fois que je les voyais, j'avais peur". Elle ne sera pas heureuse, nous dit-elle encore, tant que sa famille sera prisonnière de Daesh.

Des filles, des femmes, des vies détruites

Abdoulaziz Barzani connaît bien le calvaire de ces femmes yezidies. Il a créé à Dohuk une association qui vient en aide aux enfants et aux femmes (Dohuk Instituut bo rewşenbîriya giştî). "Vous êtes ici depuis hier et vous avez déjà rencontré une victime. Imaginez combien j'en ai rencontrées depuis un an ! Chaque fois évidemment elles se sont fait violer, mais ce n'est pas tout : il y a aussi la vente de ces femmes. C'est monstrueux qu'on puisse vendre ces filles devant leur famille, elles sont violées et sur quelques mois elles sont parfois vendues 40 fois et remariées".

Pour que ces femmes et jeunes filles puissent croire en l'avenir, il faut une prise en charge psychosociale. C'est ce que fait l'association d'Abdoulaziz Barzani. Il salue par ailleurs une initiative du gouvernement régional du Kurdistan. "Il a fait un pas important en prenant contact avec l'Allemagne. Ils ont déjà deux fois accueilli un grand groupe de femmes pour leur rendre confiance dans l'avenir. L'un de ces groupes est revenu et on voit qu'elles vont mieux".

Août 2014 encore : la plaine de Ninive se vide devant l'avancée des djihadistes de l'Etat islamique. Les chrétiens et autres minorités fuient en masse, la ville de Qaraqosh notamment. "On a dû partir à une heure du matin, dans le noir, on a entassé les enfants dans les voitures, on a fui en laissant tout là-bas". Nissan Petros nous montre une vidéo de cette nuit-là. Des scènes de panique, de files de voitures collées les unes aux autres en espérant aller plus vite. "Le prêtre nous a appelés et nous a dit que nous avions deux minutes pour monter dans un bus et fuir le couvent", nous explique une sœur dominicaine de 70 ans. Les larmes aux yeux, elle ajoute, "le plus dur, c'était de voir ces enfants en bas âge et ces personnes âgées marchant le long de la route pour fuir leurs villages".

La plupart de ces exilés de Qaraqosh sont hébergés depuis un an dans des camps, comme celui d'Ashti, dans le quartier chrétien d'Erbil, ou de Dawudiya, dans la région de Dohuk.

Vivre dans un conteneur

Le camp de Dawudiya, dans la région de Dohuk
Le camp de Dawudiya, dans la région de Dohuk
L'unique chambre d'une famille de six réfugiés dans le camp de Dawudiya, dans la région de Dohuk

Nous rencontrons Waad, un outil à la main. A l'aide de piquets en bois, il est en train de construire une petite extension à côté de son conteneur. Waad était menuisier à Mossoul. Les islamistes de Daesh lui ont pris sa maison, et toutes ses réserves de bois. Il est arrivé dans ce camp en février dernier. "Voilà mon conteneur, nous montre-t-il, une petite cuisine, une petite salle de bain et une chambre où je dors avec mon épouse et mes quatre enfants". La chambre fait moins de six mètres carrés, la cuisine et la salle à manger aussi. Waad vit ainsi depuis sept mois. "Je n'ai pas de travail ici. Nous sommes tous comme ça. Aller jusque Dohuk coûte trop cher. Nous essayons de nous en sortir comme nous le pouvons". Une autre chrétienne nous interrompt. "Il n'y a pas d'avenir ici ! Nous voulons un passeport pour aller en Europe, en Amérique, au Canada... Les enfants ne vont pas à l'école. Nous ne pouvons pas vivre comme ça plus longtemps".

Un réfugié yezidie crée son épicerie dans le camp de Dawudiya, dans la région de Dohuk
La boulangerie de réfugiés chrétiens du camp d'Ashti à Erbil
Une boutique de chaussures dans le camp d'Ashti

A coin de l'allée, un réfugié yezidi a créé une petite épicerie, sous une tente en toile de jute, fournie par l'aide au développement britannique. "On fait comme on peut ", nous glisse cet homme. "Nous ne gagnons pas beaucoup, mais c'est mieux que rien".

Au bout d'un an de vie dans les camps, face à l'impossibilité de trouver un emploi dans la société kurde, certains ont en effet décidé de s'organiser, de créer leur propre travail. C'est le cas dans cette boulangerie du camp d'Ashti, dans le quartier chrétien d'Erbil. "J'étais déjà boulanger à Qaraqosh", nous dit l'un des ouvriers. "Je gagne 25 dollars par jour et on cuit 8000 pains de cinq heures du matin à sept heures du soir, chaque jour". Cela permet aussi aux habitants du camp d'avoir du pain frais...

Quelques mètres plus loin, se dresse un salon de coiffure de fortune. Les clients se pressent pour avoir accès à l'unique fauteuil. "Il est du camp, il l'a construit lui-même en empruntant de l'argent à certaines personnes. Les gens ont toujours besoin de se faire couper les cheveux. Et c'est la moitié du prix ici par rapport à la ville".

Le village d'Enishki
L'écusson des forces de défense de la Plaine de Ninive

Ces exilés étaient pharmaciens, médecins, menuisiers, coiffeurs, dans leur ville de Qaraqosh. Ils avaient de belles maisons, des voitures, des ordinateurs. Et puis, une nuit d’août 2014, ils ont tout perdu. Depuis lors, ils vivent dans ces camps.

Certains rêvent encore d'une reconquête de la plaine de Ninive par la coalition internationale mais beaucoup ont perdu l'espoir. Leur nouveau combat, c'est celui de trouver un passeport pour pouvoir émigrer. Un bureau sera bientôt installé au sein même du camp d'Ashti pour fournir des papiers d'identité à tous ces exilés.

Un désespoir criant

Au fil des camps, au fil des rencontres avec ces victimes d’un exil forcé, le désespoir n’a fait qu’augmenter, le sentiment de se trouver face à une situation sans issue était de plus en plus criant.

L’évêque de Tournai Guy Harpigny n’a pu retenir ses larmes lors d’une rencontre avec une famille yezidie : "Quand j’ai vu ces familles dans trois petites pièces, une maman et ses enfants tout petits et puis quelqu’un d’âgé avec sa fille, ce petit réchaud, des toilettes très sommaires, la nourriture et les vêtements qui leur sont apportés de temps en temps, ces gens sont vraiment dépendants de tout, alors qu’auparavant, chez eux, ils avaient une vie normale, un travail, une maison. Et les Yezidis n’ont pas l’habitude, depuis des siècles, de quitter leur pays, donc c’est vraiment une situation de désespérance. Les gens attendent mais ne savent pas ce qu’ils peuvent vraiment attendre de bien pour eux. Chez les chrétiens, certains d’entre eux s’imaginent qu’en Europe, les gouvernements protègent les chrétiens, parce que les gouvernements d’Europe sont considérés par les gens d’ici comme étant chrétiens – ce qui est évidemment faux. Et donc ils pensent qu’ils vont arriver en Europe par toutes sortes de subterfuges et qu’ils seront accueillis, trouveront un travail, auront des écoles pour les enfants. Ils se disent qu’ils vont quitter le camp où ils vivent depuis un an, mais en même temps, on sent bien qu’ils aimeraient tout simplement récupérer leur bien et reprendre leur vie d’avant".

Les épaules de plus en plus voûtées au fil des jours, l’évêque de Bruges Jozef De Kesel est obsédé par l’avenir des réfugiés qu’il a rencontrés. "C’est presque une situation sans issue. Combien de temps ça va durer ? Ces gens-là, même si on améliore légèrement leur confort dans les camps, ça reste quand même une situation sans issue. On comprend dès lors que les gens aient envie de partir, mais s’ils ne savent pas où aller, s’ils n’ont pas de papiers, ni de possibilités concrètes pour être accueillies dans les pays européens, que vont-ils devenir ? Il s’agit de milliers de personnes, entassées dans les camps. Que faut-il faire ? C’est un drame ce qui se passe ici. La communauté internationale pourrait quand même faire mieux, non ?"

L'un des camps des Peshmerga
L'un des camps des Peshmergas
Rencontre avec le gouverneur d'Erbil

Ce voyage des évêques de Belgique a aussi eu son lot de rencontres politiques, avec le gouverneur d'Erbil Nawzad Hadi Mawloodet, son ministre de l’Intérieur notamment. L’occasion pour eux, de faire passer leur message à l’Occident. Les autorités kurdes le répètent régulièrement, leurs armes sont trop anciennes et ils ont besoin de nouvelles armes et munitions. Selon le gouverneur du Kurdistan, une coalition internationale serait à même de créer la confiance nécessaire pour une reprise de la ville de Mossoul. Sur la ligne de front, un général peshmerga nous assure : "Nous sommes prêts. Nous attendons que le gouvernement irakien le soit aussi".

Car beaucoup, pendant le voyage nous ont tenu ce discours : une partie de la solution passe par une intervention au sol, pour reprendre la plaine de Ninive aux extrémistes de l’Etat islamique.

C’est un des messages que l’évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles Leon Lemmens veut transmettre à son retour. "Il est évident qu’on ne peut pas laisser les gens ainsi. Je suis content d’être venu car il faut casser une culture de l’indifférence. Nous avons tous conscience que pendant la seconde guerre mondiale les juifs ont vécu une véritable tragédie. Et nous condamnons tous ceux qui n’ont pas bougé à l’époque. Mais je crois que c’est ce qui est en train de se passer maintenant. Trop peu de gens se bougent pour venir au secours de ces gens, pour leur donner un futur. C’est un gros drame. Alors, ou bien on se décide sur le plan international à créer des zones où toutes ces minorités religieuses peuvent vivre. Mais ça demande quand même qu’on les protège réellement. Ou bien il faut leur ouvrir les portes d’Europe et de l’Occident, mais on ne peut pas laisser ces gens ainsi. Il s’agit quand même de 700 000 personnes au moins, dans le Kurdistan irakien. Et c’est sûr, si nous ne faisons rien, notre paralysie les poussera un jour à venir chez nous, comme tant d’autres aujourd’hui".

Les évêques belges sont venus pour voir, témoigner de ce qu'ils ont vu mais aussi faire un don en solidarité avec les souffrances qu'endurent ces populations. Cent cinquante mille euros qui seront les bienvenus, pour apporter un peu de confort et rendre les conditions de vie - un peu- plus humaines.

Articles recommandés pour vous