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L'assassinat de Lumumba : enfin un point de vue belge sur ce moment d'histoire.

"De mémoire de papillon"PH. Beheydt et Stéphanie Mangez
23 oct. 2014 à 14:242 min
Par Christian Jade

Critique:***

 

Agréable surprise à la Comédie Claude Volter: un sujet grave, l’assassinat de Patrice Lumumba, au Katanga, en janvier 1961 est traité en finesse par quatre comédiens, deux noirs, deux blancs. Ils parviennent à mêler, en finesse deux mondes : la mémoire vacillante d’un vieux militaire belge raciste, surveillé par une infirmière énergique. Et Lumumba lui-même prisonnier d’un soldat noir qu’il essaie de rallier à sa cause.

 

Une œuvre utile

 

La décolonisation ratée du Congo ex-belge a fait l’objet de nombreux livres d’analyse politique. Jamais personne, en Belgique, n’avait essayé de le traiter au théâtre, d’assumer les contradictions d’un pouvoir politique belge brouillon, dominé par un racisme paternaliste, bien incarné ici par Michel de Warzée. A travers lui défilent les clichés d’époque du "petit blanc", instrument d’une histoire confuse, exécutant aveugle d’un assassinat qui le dépasse.

Et comme la vérité sur son passé est troublée par un début d’Alzheimer les bribes de vérité émergent petit à petit, comme dans un suspense, qui mêle vérité historique et décadence parfois comique d’un pauvre type. Michel de Warzée excelle ici dans le registre " humoristique décalé" tout comme dans le final tragique. Il est d’ailleurs l’initiateur de ce projet, explorant un passé familial méconnu. C’est son père, magistrat belge au Congo, qui a fait condamner Lumumba à 6 mois de prison, en janvier 1960, en pleine négociation politique sur l’indépendance précipitée du Congo encore belge, à Bruxelles !

Parallèlement, Lumumba et son gardien, qui surgissent comme des fantômes dans les cauchemars du soldat belge, incarnent les contradictions du peuple congolais à l’époque. Lumumba chef politique à la fois glorifié et détesté par les siens essaie, vainement, de convaincre son gardien noir de la justesse de sa cause.

Une occasion aussi de réfléchir à l’incapacité belge… et française d’intégrer, artistiquement, leur passé colonial, là où les Etats-Unis excellent à disséquer, sans tabous, au cinéma comme au théâtre, les bavures historiques de leur armée ou de leurs finances.

 

Un texte efficace, une réussite scénique, des interprètes convaincants.

Le message, généreux, serait inaudible si le texte de Philippe Beheydt et Stéphanie Mangiez et leur mise en scène, s’appuyant sur une scéno habile de Marie Christine Meunier et les lumières calibrées de Sébastien Couchard ne rendaient vraisemblables les apparitions cauchemardesques de Lumumba et son gardien. Passer des scènes de " torture mentale" du vieux soldat par son infirmière/doctoresse" aux rapports tendus entre Lumumba et son gardien n’était pas évident. La mise en scène fait de la "mémoire trouée" du soldat celle de tous les Belges par rapport au Congo. Une sorte d’évidence qui permet de passer sans effort d’un univers à l’autre. Enfin outre Michel de Warzée, tour à tour cynique et émouvant, l’interprétation, en Lumumba, de Diouc Koma, vedette de film (Caché de Hanneke, Indigènes de Rachid Bouchared) est remarquable d’éloquence sans emphase et d’élégante occupation de l’espace. Son comparse gardien Virgile M’Fouilou lui donne une solide réplique.

 

Au total une œuvre qui mérite non seulement d’être reprise mais de circuler dans de nombreux théâtres et centres culturels pour entamer une discussion citoyenne sur notre passé colonial dont Lumumba n’est qu’un symbole, commun à toute l’Afrique.

 

De mémoire de Papillon de Philippe Beheydt et Stéphanie Mangiez, à la Comédie Claude Volter, jusqu’au samedi 25 octobre.

Info : http://www.comedievolter.be

 

Christian Jade (RTBF.be)

 

 

 

 

 

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