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L'Art de Morris

L'Art de Morris
15 janv. 2016 à 12:284 min
Par Jacques Schraûwen

Pour les 70 ans de Lucky Luke, une exposition à Angoulème et un superbe " artbook " rendent un hommage vibrant et mérité à son créateur, Morris !

L'art de Morris
L'art de Morris Dargaud

Qui ne connaît pas Lucky Luke, ce cow-boy sans peur et sans reproche, toujours solitaire, n’arrêtant pas de se diriger vers le soleil couchant ? Qu’on soit amateur de bd ou pas, il faut reconnaître que l’image de ce personnage fait incontestablement partie du paysage culturel mondial. Et malgré le retentissement que son œuvre a eu et garde encore aux quatre coins de notre ronde planète, peu d’hommages à son égard ont déjà existé. Voilà enfin un oubli réparé, et, puisque Lucky Luke fête cette année ses 70 printemps (et beaucoup moins d’hivers…), Angoulème va lui consacrer une exposition qui va tout faire pour que TOUT l’art de Morris puisse y être découvert, un art populaire et grand public ! Une exposition qui devrait, dans les mois à venir, se faire itinérante…

L'art de Morris
L'art de Morris Dargaud

En cette époque où fleurissent des " monographies " sur des auteurs qui ont comme seule qualité d’être à la mode, il était grand temps que l’art de Morris fasse à son tour l’objet d’un " beau livre ".

Et c’est sans aucun doute le cas, avec cet album de quelque 300 pages, dont les chapitres ont pour ambition de s’intéresser à toutes les facettes d’un artiste qui, pour populaire qu’il ait été, n’a jamais vraiment recherché les honneurs, a toujours été d’abord et avant tout avide de dessiner, de dessiner toujours, de dessiner encore.

Grâce à des textes fouillés mais jamais rébarbatifs, grâce aussi à une iconographie superbe, cette ambition est parfaitement accomplie. On peut suivre, dans ce très bel album, toute l’évolution graphique de Morris, tout ce qui a fait ses qualités, humaines et artistiques, on peut découvrir aussi quelques dessous de ses processus de narration.

A ses débuts, Lucky Luke était un personnage plus rond, parfois violent, qui hésitait, en quelque sorte, entre le bien et le mal. Et puis, il s’est affiné, il a choisi son camp, avec comme modèle l’acteur extraordinaire qu’était Gary Cooper.

Lucky Luke a marqué, dès le départ, une distanciation avec le thème du western, en choisissant la voie de l’humour. La caricature, par exemple, émaille les albums de Morris.

Une autre spécificité de Lucky Luke, c’est aussi la distanciation que prend Morris avec les codes de l’humour en vigueur dans le cinéma comme dans la bd. Alors que les héros se vivent souvent par deux : Tintin et Haddock, Spirou et Fantasio, Jerry Spring et Pancho, Asterix et Obelix, Laurel et Hardy, Morris, lui, a toujours aimé multiplier les " faire-valoir ", en faire même des vrais pivots à sa narration : Les Dalton, Rantaplan, Joly Jumper, etc..

L'art de Morris
L'art de Morris dargaud

Morris appartient totalement à la grande histoire du neuvième art. Ce neuvième art qui a réussi, petit à petit, à abandonner le carcan des petits mickeys pour s’adresser à un public de plus en plus large. Il est de ces auteurs qui méritaient assurément d’être remis en pleine lumière.

Dessinateur extrêmement doué, il a réussi à digérer, au travers de son dessin, diverses influences, européennes évidemment, avec ses amis Franquin et Jijé, mais américaines également, avec les auteurs iconoclastes du magazine Mad.

Ce qui caractérise peut-être son dessin, avant tout, c’est le sens du mouvement qui a été le sien, tout au long de sa carrière. Nourri par l’animation, il est parvenu à restituer en images fixes toute la construction des mouvances de ses personnages.

L'art de Morris
L'art de Morris Dargaud

Mais une BD, bien sûr, c’est aussi du texte, du scénario.

Et il est vrai qu’on parle souvent de Goscinny comme scénariste de Lucky Luke. Goscinny: un des grands noms du scénario, un de ces écrivains extrêmement doués qui ont compris, avant l’intelligentsia, ce que pouvait devenir la bande dessinée, ce qu’elle allait devenir. Et c’est vrai que toutes les séries qui furent les siennes sont marquées de sa présence, de son style, de son humour.

Mais avec Morris, la collaboration ne s’est pourtant pas vraiment déroulée comme avec les autres dessinateurs.

Asterix et Obelix, comme Oumpapah, comme Spaghetti, comme le petit Nicolas dans le domaine de l’illustration, ce sont des personnages, des séries imaginées par Goscinny et proposées à des dessinateurs. Ici, il n’en est rien. Lucky Luke existait déjà, il avait déjà derrière lui quelques aventures qui avaient construit toutes les lignes force de son personnage. Goscinny est arrivé en cours de route. Il a imprimé sa marque, bien sûr, sa régularité dans le travail aussi. Mais, à sa disparition, au contraire des autres séries scénarisées par Goscinny, il n’y a pas eu, avec Lucky Luke, de rupture dans le ton et la narration.

Une monographie consacrée à Morris, une monographie à la fois intelligente et facile d’accès, cela manquait dans le paysage du neuvième art, et c’est désormais une erreur réparée.

Même si je pense que certains points ont été quelque peu gommés. La présence toujours caricaturée des femmes, par exemple… Les reprises, quand Morris a abandonné le crayon, qui n’ont pas toutes été réussies, loin s’en faut. Et je pense aussi que Morris a quelque peu perdu son âme et donc son art quand il a répondu aux appels de l’animation américaine, et qui l’ont poussé à aseptiser son héros ! Mais quoi qu’il en soit, il était temps, vraiment, de rendre hommage à ce grand créateur de ce qu’on appelle la bande dessinée franco-belge, et qui devrait peut-être s’appeler la bd belgo-française !

 

Avec Morris, comme avec Jijé ou Franquin, la BD s’adressant à tout le monde a gagné depuis longtemps ses lettres de noblesse. Et ce livre devient comme le blason d’un dessinateur qui a réussi à enchanter bien des générations !

 

Jacques Schraûwen

L’Art de Morris (auteurs : Stéphane Beaujean, Jean-Pierre Mercier, Gaëtan Akyüz, Vladimir Lecointre – éditeur : Dargaud)

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