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L'aide alimentaire : "Est-ce qu’on n’est pas là comme soupape pour éviter l’explosion sociale ?"

L'aide alimentaire : "Est-ce qu’on n’est pas là comme soupape pour éviter l’explosion sociale ?"
08 févr. 2022 à 14:174 min
Par RTBF La Première

L’aide alimentaire concernerait 600 000 personnes en Belgique. La crise du Covid n’a fait que renforcer leur nombre, mais les a aussi rendues visibles, obligées de faire la file dans la rue. Derrière les comptoirs des associations, ce sont des milliers de bénévoles ou salariés des services sociaux qui se démènent chaque jour pour récolter toujours plus de vivres, pour beaucoup des invendus de l’industrie agroalimentaire, de la grande distribution ou de petits commerces. Comment fonctionne ce système qui tourne à plein régime ?

Laure de Hesselle est journaliste à Imagine Demain Le Monde. Dans le n°148 de janvier-février, elle publie un dossier intitulé Le grand marché des invendus, qui décrypte les rouages de ce système.

L’aide alimentaire se décline de différentes façons, à la fois pour la récupération et la redistribution des invendus. "Ce qui m’a frappée, souligne Laure de Hesselle, c’est la myriade de projets, d’initiatives dans tous les sens, des plus officiels aux plus souterrains, et 'à la bonne franquette'. Et l’organisation de dingues qu’il y a là derrière, depuis les CPAS jusqu’aux associations."

Tout cela repose sur une masse de bénévoles. Ce sont à 70% des volontaires qui portent ce secteur de l’aide alimentaire, avec plus ou moins 800 organisations en Belgique francophone, Bruxelles et Wallonie.

La Fédération des Services sociaux soutient et accompagne toutes ces organisations, du CPAS au particulier dans son garage, pour rendre l’aide alimentaire la plus digne et la plus qualitative possible, explique Brigitte Grisar. On essaie de faire secteur, d’aider sur l’approvisionnement, sur la logistique, sur la qualité de l’accueil, avec du help desk quotidien et des formations. C’est un condensé de complexité, d’énergie, de vitalité et parfois aussi de violence.

On prône le fait que ça ne devrait pas exister, que ça ne devrait pas être banalisé comme ça.

Un secteur bien réglementé

Il y a effectivement toute une réglementation pour le marché des invendus.

Avec d’une part, l’aide alimentaire historique du Fonds européen. Pour en bénéficier, il faut être affilié, remplir une série de critères et comptabiliser les colis de produits secs accordés aux bénéficiaires.

Puis il y a tout ce qui est récupération des invendus, soit auprès des supermarchés et des centrales de supermarchés, soit auprès du magasin du coin, soit encore au niveau de la production, dans les criées.

Suivant les catégories, il y a des critères à remplir, des agréments à obtenir. Certaines grandes surfaces ne passent par exemple que par la Banque alimentaire. Si on n’y est pas affilié, on n’a pas droit à retirer les invendus.

La difficulté d’être aidé

Dominique Watteyne fait partie des 4 administrateurs du frigo solidaire Les Cagettes, ainsi que du frigo partagé ULB, pour les étudiants. Ils récoltent les invendus de produits frais que les magasins vont jeter le soir, ils les trient, les rangent et les distribuent. Cela demande d’être bien structuré : il faut des bénévoles, des voitures, un local, des frigos, des congélateurs…

 

Il n’est pas facile de devoir faire appel à l’aide alimentaire. Il faut beaucoup de chaleur et d’humanité de la part des bénévoles. Ils le font souvent de bon coeur mais ont parfois du mal à réagir positivement quand les bénéficiaires critiquent la qualité ou la date de péremption presque dépassée.

D’où l’importance des formations pour apprendre à bien gérer ce type d’émotions et à donner de façon juste.

La bonne idée du Frigo solidaire, c’est de présenter cette aide comme de l’anti-gaspillage. Psychologiquement, cela aide les personnes, c’est un peu moins violent comme démarche.

Il y a cette espèce de pansement qui fait que ce n’est pas parce qu’on a faim qu’on vient, mais parce qu’on ne veut pas gaspiller.

Et la sécurité alimentaire ?

La plupart des associations sont enregistrées et formées à l’AFSCA, rassure Brigitte Grisar, de la Fédération des Services sociaux. L’AFSCA s’adapte et demande un minimum aux associations, par exemple de mettre une étiquette de date de fabrication et d’allergènes sur les produits transformés. Il ne faut pas opposer l’urgence et la sécurité. Mais on ne peut pas faire de l’aide alimentaire la poubelle du gaspillage alimentaire.

Malheureusement, il y a un circuit parallèle 'spécial pauvres', c’est ça qui est terrible.

Ce type d’aide alimentaire entretient peut-être quelque part le manque d’investissement du gouvernement et de la société pour améliorer durablement la situation de ces personnes. C’est une question que se posent beaucoup de gens qui travaillent dans ce secteur, souligne Laure de Hesselle.

A quoi on sert ? Est-ce qu’on n’est pas là comme soupape pour éviter l’explosion sociale ? Car les révoltes sont souvent nées de la faim. Cette aide qui devrait être une aide d’urgence est devenue une aide structurelle, organisée.

Une atteinte aux droits humains

Et l’argument des invendus, en réalité, ne règle pas du tout la question du gaspillage alimentaire à la source, poursuit-elle, parce que ça permet à l’industrie alimentaire de poursuivre assez tranquillement ces surproductions, sans trop se poser de questions, tout en récupérant la TVA sur ces invendus. Il y a une forme de marché économique qui se développe là derrière.

Sans remettre en question la générosité des volontaires, la Fédération des Services sociaux réfléchit à comment faire évoluer les choses pour ne pas tomber dans ces pièges. Comment est-il possible que dans un pays comme le nôtre, 600 000 personnes doivent avoir recours à une aide alimentaire quelle qu’elle soit ? Et ce chiffre est probablement sous-estimé, affirme Brigitte Grisar.

Là, on parle d’atteinte aux droits humains. On n’est plus du tout dans une aide ponctuelle de certaines personnes avec des petits soucis. On en parle beaucoup depuis la crise Covid, mais c’est en expansion depuis plus de dix ans, ce n’est pas nouveau. On propose des pistes, elles sont là. Qu’est-ce qu’on attend ?

La récupération par le secteur privé

De plus en plus de Start-up débarquent et mettent la main sur une grande partie des invendus, mais pour les revendre. Une certaine régulation via la Fédération des Services sociaux est nécessaire dans l'objectif de travailler ensemble et d'être complémentaire.

Dominique Watteyne confirme :

Faire de l'argent avec des invendus, ça ne me paraît pas très éthique. Faire un acte commercial privé sur des invendus que nous, on donne gratuitement, qu'on se décarcasse pour aller récupérer, je trouve ça pas juste.

Suivez la suite du dossier ici

Tendances Première: Le Dossier

Le grand marché des invendus (Imagine Demain Le Monde n°148)

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>>> Découvrez le dossier complet dans le dossier Le grand marché des invendus de Laure de Hesselle, dans le numéro 128 de Imagine Demain Le Monde.


 

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