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Monde

"L’affaire des filles TikTok", symbole d’une Égypte conservatrice

27 juin 2021 à 16:44Temps de lecture4 min
Par Sara Brarou

Cette semaine, la justice égyptienne a condamné deux influenceuses, Mawada al-Adham et Haneen Hossam, elles ont été condamnées à six et dix ans de prison pour "traite d’êtres humains" et de "débauche" pour avoir publié des vidéos sur TikTok et Likee. "L’affaire des filles TikTok" secoue l’Egypte depuis un plus d’un an, un combat entre les défenseurs des droits des femmes et l’Égypte conservatrice.

Six à dix ans de prison

L’influenceuse Haneen Hossam, 19 ans, réunit à elle seule 1.3 millions de followers sur TikTok. En avril dernier, elle annonce à ses followers qu’ils pouvaient gagner de l’argent en travaillant avec elle sur les réseaux sociaux. Résultat ? L’étudiante en archéologie à l’université du Caire se retrouve soupçonnée de proxénétisme et est condamnée à deux ans de prison en juillet 2020. Elle est finalement acquittée en appel d’une partie des accusations en janvier 2021. Dimanche dernier, Hanneen Hossam ne se présente pas au tribunal, elle est condamnée à 10 ans de prison. La police égyptienne arrête l’influenceuse deux jours après sa condamnation, elle sera rejugée.

Mawada al-Adham, 22 ans, compte quant à elle deux millions d’abonnés sur TikTok, et a été arrêtée en mai 2020 pour avoir publié des vidéos parodiques. Elle aussi était acquittée d’une partie des accusations à son encontre en janvier aux côtés de Haneen Hossam. Tout comme Haneen, la cour pénale du Caire l’a condamnée à six ans de prison dimanche dernier pour "trafic d’êtres humains" englobant des accusations "de corruption de la vie familiale et incitation à la débauche". Comme beaucoup de femmes sur TikTok, les vidéos publiées par ces influenceuses égyptiennes, consistaient à faire du playback ou encore à danser sur des chansons populaires. Des vidéos quotidiennement publiées par des femmes dans les quatre coins du monde. Mais l’Egypte conservatrice réprime ses citoyennes.

Des femmes qui dérangent les fondamentalistes

Haneen Hossam publie régulièrement des vidéos sur ses réseaux sociaux, en dansant ou en chantant. L’influenceuse aux millions d’abonnés, est contactée par l’application Likee (une application de création et de partage de vidéos). La jeune étudiante accepte leur offre et crée des vidéos en étant rémunérée grâce au nombre de vues. Haneen décide de partager ce bon plan à ses abonnés, ce qui lui vaudra une arrestation. La jeune femme se retrouve accusée de trafic sexuel en ligne. Même scénario pour Mawada el-Adham arrêtée en mai pour danser dans une tenue "inappropriée" par les plus conservateurs.

Quelques heures avant son arrestation, Haneen avait publié une vidéo sur Instagram, suppliant les autorités d’abandonner les charges retenues contre elle : "Haneen n’a pas disparu, Haneen se meurt ! […] Dix ans ? ! Je n’ai rien fait d’immoral, je ne mérite pas tout ça. J’ai été emprisonnée 10 mois et je n’ai rien dit […] Pourquoi voulez-vous m’arrêter de nouveau ?". Trois employés de Likee ont également été condamnés aux côtés des influenceuses à six ans de prison et une amende.

L’union féministe égyptienne travaille avec différents organismes pour permettre aux femmes égyptiennes de jouir de leurs droits. Hoda Badrane, présidente de l’Union féministe égyptienne nous confirme les rumeurs depuis le Caire, elle nous dit être prête à les soutenir, mais seulement si certaines rumeurs sont démenties : "Selon la rumeur, il y aurait un réseau de prostitution virtuel. Si c’est vrai, on ne peut pas les soutenir. Mais parfois, les filles sont accusées par les fondamentalistes. Parce qu’elles ne portent pas le hijab, ou ne portent pas de longues robes… Si c’est le cas, on ne laissera rien passer et on les soutiendra pour prouver qu’elles sont innocentes".

Pour Hussein Baoumi, chercheur pour Amnesty International et directeur des programmes de la Commission égyptienne pour les droits et les libertés, la condamnation est problématique : "On ne peut pas les emprisonner pour quelque chose d’aussi vague que "les valeurs familiales" juste parce qu’elles jouissent de leurs droits. Ça envoie un gros message aux femmes égyptiennes. Ils veulent les contrôler, la manière dont elles agissent, comment elles gagnent de l’argent, la façon dont elles s’habillent…". Pour Amnesty, ces femmes sont poursuivies parce qu’elles veulent vivre comme elles le souhaitent, ce qui ne plaît pas aux autorités égyptiennes.

Loi cybercriminalité

En 2018, le président Abdel Fattah al-Sissi promulgue une loi sur a réglementation de la presse et des médias, permettant ainsi aux autorités de surveiller certains utilisateurs de réseaux sociaux. Cette loi ne concerne pas que les médias, mais aussi toute personne ayant plus de 5000 abonnés. Ces personnes sont donc surveillées par les autorités. Sous couvert de lutte contre le "terrorisme" ou ce qui nuit aux "intérêts du pays", l’Égypte arrête et emprisonne. Depuis la promulgation de la loi, le Conseil supérieur de régulation des médias, est autorisé à suspendre ou bloquer des sites ou comptes s’il estime qu’ils "publient ou diffusent de fausses nouvelles" ou "incitent à violer la loi, à la violence ou à la haine". Plus de 500 sites d’informations ou d’ONG sont bloqués en Égypte, car les autorités estiment qu’ils sont "une menace pour la sécurité nationale" ou encore pour "l’économie nationale".

Depuis la promulgation de cette loi, plusieurs internautes ont été arrêtés, Amnesty International nous confie avoir documenté huit autres cas similaires en Égypte.

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