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Kenza Isnasni revient sur le crime raciste qui a emporté ses parents en 2002: "Ce n'était pas un hasard"

Kenza Isnasni avait 18 ans le 7 mai 2002.
26 déc. 2018 à 10:31 - mise à jour 26 déc. 2018 à 10:31Temps de lecture4 min
Par Karim Fadoul

Le 7 mai 2002, vers 4 h du matin, Hendrik Vyt, octogénaire sympathisant d'extrême droite, abat ses voisins, un couple de marocains, Ahmed Isnasni et Habiba El-Hajji. Un crime raciste survenu rue Vanderlinden, à Schaerbeek, quelques mois après le 11 septembre 2001 et deux jours après la défaite de Jean-Marie Le Pen à l'élection présidentielle en France. Dans une interview au site marocain WeLoveBuzz, Kenza Isnasni, fille du couple et survivante, revient longuement sur ce tragique événement survenu il y a plus de 16 ans. Un témoignage rare et fort, pour celle qui s'est longtemps tenue à l'écart des médias. 

Un événement qui a bouleversé toute cette innocence

"J'ai grandi dans un environnement qui m'a permis d'être moi-même, d'exprimer mes rêves, d'avoir un vision qui me permettait de me projeter. Et puis, il y a un événement qui a fait que cela a bouleversé toute cette innocence que je portais en moi en étant enfant. Un tournant dans ma vie", raconte Kenza Isnasni, 18 ans au moment des faits, 34 ans aujourd'hui.

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Un acte qui, selon elle, n'est pas arrivé par hasard. Le contexte post-attentat de New-York a favorisé, explique Kenza Isnasni, la montée de l'extrême-droite. "Ce voisin qui vivait dans notre immeuble était notoirement raciste, connu des services de police. Il avait une haine de l'autre, un rejet des autres incroyable. Quand on a emménagé dans cet immeuble, on était très contents de trouver un logement qui était adapté." Les parents Isnasni ont cinq enfants et lorsqu'il arrive rue Vanderlinden, ils ont entendu parler des rumeurs autour de ce voisin. Violences, agressions verbales, propos racistes. "On n'avait pas impression que c'était un réel danger pour nous. Mon père disait: on l'invitera chez nous, on créera un climat qui fera qu'on s'entendra bien.

Le nombre de fois où on a dû alerter la police

Mais le dialogue semble impossible. La famille Isnasni est régulièrement la cible de ce voisin. Elle craint qu'il possède des armes. "Le nombre de fois où on a dû alerter la police pour dire que c'était dangereux pour nous", se rappelle Kenza Isnasni. "Cela a duré quatre ans, on se sentait vraiment pas écouté, clairement." La veille du drame, la mère de famille pressent le pire. Lors d'une conversation avec sa fille, elle évoque l'urgence de trouver un autre logement. "Si on n'est pas l'écoute, il faut réagir nous-même. Mais c'était trop tard. C'est par après qu'on a appris que notre voisin avait reçu un avis d'expulsion.

Gérard, son "héros"

Pour Kenza Isnasni, l'acte de son voisin était prémédité. "Il a agi avec méthode. Il est entrée dans l'appartement, il a mis le feu dans tout l'immeuble. Et moi j'étais dans ma chambre à prier Dieu qu'il me sauve. J'étais tétanisée." Kenza parvient à rejoindre son balcon. Un autre voisin, Gérard, "mon héros", vient la récupérer. "Mes petits frères étaient blessés. Je continuais à prier pour retrouver mes parents en vie." La police intervient. S'en suit un Fort Chabrol. L'immeuble est en feu. Hendrik Vyt périt dans la maison.

Kenza et ses frères sont transportés à l'hôpital. "Je n'arrivais pas à imaginer que c'était réel. Je me disais: on va tous se retrouver, ce ne sera qu'un cauchemar." Mais à l'hôpital, on lui annonce la terrible nouvelle, la mort de ses parents. Les cinq enfants sont orphelins. "J'ai pris quelques minutes pour me contenir, pour me dire: qu'est-ce qu'on va devenir? J'étais dévastée et en même temps, j'avais besoin d'être en contrôle de moi-même." Des funérailles seront organisées au parc Josaphat à Schaerbeek devant une foule immense avant un rapatriement des corps au Maroc, dans la région d'Al Hoceima.

Comment on tient?

"On a été soutenus par beaucoup, beaucoup, beaucoup de personnes que ce soit en Belgique ou au Maroc. Cet élan de solidarité m'a aidé à tenir. Comment on tient? La foi en Dieu et ma foi en l'être humain. (...) J'avais 18 ans à l'époque, je finissais mes études secondaires. Et là, il faut réfléchir à un autre avenir. Il fallait que je me batte pour appuyer le fait que c'est pas juste une dispute de voisins qui a dégénéré. C'était un acte raciste. (...). Le bilan de tout ça, c'est qu'on n'a pas été à l'écoute de nos cris de détresse. Personne n'a réagi au moment où il le fallait. Et on se retrouve avec un drame et une famille décimée."

Pour Kenza Isnasni, cet événement ne peut être oublié. "L'idée que cette histoire soit jetée aux oubliettes (...), moi et mes frères, on fait face à cette situation, on la vit dans notre chair. (...) Il fallait que je fasse un choix et que je réfléchisse à ce que je pourrais faire pour que ça ne se reproduise plus."

Kenza Isnasni travaillera dans l'humanitaire et l'associatif pour aider les autres. "J'avais une crainte de ne plus m'émerveiller face aux belles choses de la vie, de me retrouver au fond du trou (...), d'être dans cette haine que je vais ruminer. J'ai refusé cela. Merci pour l'éducation de mes parents. Leur rendre hommage, c'est être encore debout aujourd'hui. Ce qui était essentiel, c'était de revenir à mes sources (...), d'où on vient... J'ai retrouvé cela dans les choses simples de la vie: la nature."

Redonner ce que j'ai reçu

Kenza Isnasni, qui vit aujourd'hui au Maroc, s'estime également chanceuse. Elle remercie toutes les personnes, "ces belles personnes", croisées pendant ces 16 années. Sous le coup de l'émotion, elle ajoute: "J'ai envie de redonner ce que j'ai reçu. J'ai envie d'aider les autres. Ce que je peux retenir comme leçon et transmettre de manière très modeste: il faut pas lâcher, la vie est belle, pour moi et j'ai envie qu'elle le soit pour les autres".

"On est tellement exposés à la violence, à la cruauté humaine, tous les jours", insiste-t-elle. "Mais j'ai tellement vécu de très belles histoires, avec les gens, avec toutes les actions que j'ai menées que je me dis qu'il y a encore de choses belles qui peuvent se produire. Et on doit tous y contribuer, d'où que l'on vienne, quelle que soit la catégorie sociale, nos origines... (...). J'ai vécu la cruauté dans sa pure forme. Mais j'ai aussi vécu l'opposé. Hamdoullah!

 

 

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