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Kazakhgate

Kazakhgate: la Sûreté de l'Etat avait bien des éléments à charge avant la naturalisation

Kazakhgate: la Sûreté de l'Etat avait bien des éléments à charge avant la naturalisation
15 févr. 2017 à 14:08 - mise à jour 15 févr. 2017 à 14:084 min
Par RTBF avec Belga

La Sûreté de l'Etat disposait bel et bien d'éléments reliant Patokh Chodiev et Alijan Ibragimov à la mafia lorsqu'elle a donné son feu vert aux demandes de naturalisation des intéressés, a indiqué mercredi Guy Rapaille, président du comité R, l'organe de contrôle des services de renseignement, devant la commission d'enquête Kazakhgate.

Le problème, c'est que la Sûreté n'est pas capable de retracer et de retrouver la personne qui a placé ce cachet RAS

Déjà interrogé le 25 janvier dernier, Guy Rapaille est venu mercredi matin faire rapport aux députés des résultats de recherches et d'interrogatoires complémentaires menés depuis lors à la demande des commissaires.

Devant ceux-ci, le patron du comité R a maintenu sa position, à savoir que la Sûreté avait bel et bien en sa possession des éléments reliant les Kazakhs à la mafia ce qui ne l'a pas empêché de délivrer un avis "Rien à signaler" pour leur demande de naturalisation.

"Le problème, c'est que la Sûreté n'est pas capable de retracer et de retrouver la personne qui a placé ce cachet RAS", tant pour Patokh Chodiev que Alijan Ibragimov, a expliqué Guy Rapaille. Avec ce feu vert, Patokh Chodiev pourra devenir belge.

Même traitement pour Ibragimov

En 1999, Alijan Ibragimov, aussi candidat à la naturalisation, bénéficie à son tour d'un nihil obstat de la Sûreté de l'Etat.

Une décision surprenante alors que la Sûreté avait informé un mois avant l'Office des étrangers qu'il était peut-être un responsable de la mafia kazakh, a relevé Guy Rapaille.

Sa demande sera toutefois rejetée un peu plus tard en raison d'un avis négatif du parquet de Nivelles.

Une surprenante faute d'orthographe 

Si ces événements peuvent surprendre aujourd'hui, Guy Rapaille a demandé aux commissaires de se replacer dans la situation des années '90, époque où l'informatisation n'était pas comme elles aujourd'hui. Patokh Chodiev a aussi pu profiter d'une erreur d'orthographe, deux dossiers ayant été ouverts: l'un au nom de Patokh Chodiev, un autre au nom de Patakh Chadiev.

Sur base d'une analyse interne, la direction actuelle de la Sûreté de l'Etat a fait savoir que les informations dont elle disposait à l'époque n'étaient toutefois pas suffisantes pour les faire figurer dans leur rapport d'avis.

Jaak Raes: "Il y a un nœud là"

L'administrateur-général de la Sûreté de l'Etat Jaak Raes a reconnu ne pas comprendre comment la Sûreté n'avait rien trouvé à redire à la demande de naturalisation d'Alijan Ibragimov en 1998.

"Je pense qu'il y avait quand même des éléments dans le dossier qui auraient dû mener à penser autrement...", a commenté Jaak Raes, à la tête de la Sûreté depuis 2014, sans toutefois livrer d'éléments précis.

Sollicitée pour avis dans le cadre de la procédure de demande de naturalisation d'Alijan Ibragimov, la Sûreté avait placé un cachet "Rien à signaler" dans son dossier de naturalisation. Or, un mois avant ce nihil obstat, la Sûreté de l'Etat avait informé l'Office des étrangers que l'intéressé était sans doute un leader mafieux... Devant les députés, Jaak Raes n'a pas caché son incompréhension par rapport à ce feu vert. "Il y a un nœud là", a-t-il reconnu, tout en rappelant que ces événements remontaient à vingt ans déjà. Cet avis n'avait toutefois pas profité à l'intéressé, le parquet de Nivelles s'opposant par la suite à sa naturalisation.

Quant au feu vert de la Sûreté envers la demande de naturalisation de Patokh Chodiev en 1997, Jaak Raes a jugé celui-ci légitime. Le nom du Kazakh figurait alors dans cinq documents en possession de la Sûreté à propos des activités en Belgique du Canadien Boris Birshtein, proche du KGB.

"Ces documents portaient surtout sur les sociétés de Birshtein en Belgique -Patokh Chodiev étant l'administrateur de l'une d'entre elles, ndlr-, mais il n'y était pas question d'activités criminelles, d'espionnage ou d'ingérance. Il n'y avait donc pas d'information pour refuser cette naturalisation", a précisé Jaak Raes qui a passé les archives de son service en revue avant son audition devant la commission d'enquête.

A l'analyse du dossier, le patron de la Sûreté a assuré mercredi que Patokh Chodiev n'était pas un informateur de la Sûreté de l'Etat. Un informateur jouit de la protection de son identité, et est rémunéré pour ses informations, ce qui n'était pas le cas pour le Belgo-Kazakh, a-t-il assuré.

Bart Van Lijsebeth: "Il est possible qu'il y ait eu un hiatus"

Interrogé dans la foulée par la commission, Bart Van Lijsebeth, administrateur-général de la Sûreté jusqu'en septembre 1999, a assuré devant les députés "n'avoir jamais vu ces dossiers" (Chodiev et Ibragimov).

"Les dossiers naturalisations n'étaient pas soumis à l'administrateur-général", a-t-il ajouté. "Mais j'ai toute confiance dans mes anciens collaborateurs. Je n'ai pas d'indications que des avis (positifs) aient pu être délivrés malgré des informations suspectes".

Ceci dit, l'informatisation de la Sûreté n'était à l'époque que partielle et beaucoup de documents étaient encore exclusivement sur papier.

"Il est possible qu'il y ait eu un hiatus entre des informations présentes sur différents supports...", a-t-il noté.

Bart Van Lijsbeth a rappelé que "plusieurs dizaines de milliers" de dossiers de naturalisation étaient alors soumis chaque année à l'avis de la Sûreté qui, "cela ne vous aura pas échappé, disposait d'effectifs limités".

Interrogé par plusieurs députés sur le fond des dossiers Chodiev et Ibragimov, Bart Van Lijsbeth, aujourd'hui à la retraite, a dit ne rien en connaître si ce n'est ce qu'il avait lu dans les journaux.

La commission a dès lors décidé d'interrompre ses travaux mercredi soir afin de permettre à l'ancien administrateur-général de pouvoir prendre connaissance des rapports rédigés à ce sujet par le Comité R.

Bart Van Lijsbeth sera en conséquence reconvoqué ultérieurement devant la commission d'enquête.

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