Tendances Première

Kamishibaï, ikigaï, mono no aware : et si on s’inspirait de la culture japonaise pour nos pratiques éducatives ?

Tendances Première: Les Tribus

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22 nov. 2022 à 14:37Temps de lecture6 min
Par La Première/ Bruno Humbeeck

Les Japonais savent s’extraire du monde en observant un seul galet, car ils ont appris très jeune à se détendre de cette façon. Nous, nous avons besoin d’une plage remplie. Toutefois, dans le domaine de l’éducation, nous pouvons nous inspirer de cette culture pour nous ressourcer pleinement et nous permettre de lâcher-prise. Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’UMons, nous présente des techniques éducatives renouvelées en s’inspirant de l’Asie.

Bruno Humbeeck a notamment signé l'ouvrage Hyper-parentalité. Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (Ed. Mardaga)

Le kamishibaï, ou le goût de l'instrospection narrative

Contrairement au personnage de 'Guignol', où l’on fait crier les enfants dans le but de les exciter (une histoire qui a son sens aussi, par ailleurs), le kamishibaï, c’est davantage qu’un imagier et bien plus qu’un simple théâtre. C’est à la fois l’un et l’autre puisqu’il fonctionne, en enrichissant l’un de l’autre, comme un véritable théâtre d’images dans lequel les images défilent lentement !

Le kamishibaï – littéralement, l’art dramatique sur papier - est à l’origine un genre narratif japonais né dans les temples bouddhistes du XIIe siècle, à travers lequel les moines utilisaient des parchemins combinant des images et des textes pour raconter des histoires à un public souvent dans sa majorité analphabète. Tout naturellement, le kamishibaï est devenu progressivement une sorte de théâtre ambulant où des artistes racontent des histoires en faisant défiler des illustrations devant les spectateurs avant de devenir au fil des siècles un merveilleux outil didactique pour raconter des histoires en images aux petits enfants qui ne sont pas en mesure de les lire par eux-mêmes.

Le support du kamishibaï est un petit théâtre de bois qui s’ouvre et se ferme comme un véritable petit retable portatif. En focalisant l’attention sur l’histoire mise en scène et en ritualisant le début et la fin de l’histoire, il permet au petit enfant de s’immerger littéralement dans le récit et de voyager dans l’histoire en se mettant au rythme de la narration.

Parfois associé au théâtre d’ombres quand il met en scène des ombres chinoises, le kamishibaï est sans doute mieux indiqué que notre théâtre de marionnettes pour enseigner l’art de la contemplation, le goût de l’introspection narrative et le plaisir de l’imprégnation douce d’un récit.

Comment fonctionne-t-il ?

Véritable fenêtre qui donne à voir l’histoire à partir d’images qui défilent lentement, le Kamishibaï s’ouvre de manière théâtrale pour signaler à l’enfant que l’on va entrer dans un monde imaginaire et se referme à la fin de l’histoire de façon tout aussi spectaculaire pour indiquer qu’il faut maintenant revenir à la réalité. Ce double rituel est fondamental pour que l’enfant comprenne deux principes essentiels de l’imaginaire : le principe de séparation et le principe d’ancrage dans la réalité selon lesquels d’une part, les frontières des mondes réels et imaginaires doivent demeurer suffisamment étanches pour que l’on puisse entrer dans l’imaginaire et se créer un monde nouveau et, d’autre part, il faudra bien songer à revenir ensuite à la réalité en sachant néanmoins que l’on n’a pas pu, par le seul pouvoir de l’imagination, la modifier en quoi que ce soit…

Beaucoup d’écoles maternelles le pratiquent déjà. Et Bruno Humbeeck est content de lire que le Pacte d’excellence, mis en place dans l'enseignement de Fédération Wallonie-Bruxelles dès septembre 2022, le conseille.

C’est ce temps lent des images qui laisse le temps au cerveau de s’en imprégner pour que le travail d’imagination puisse s’effectuer sans brutalité en ne forçant pas l’enfant à “sauter” d’une image à l’autre comme c’est le cas dans les dessins animés, les jeux vidéo et tout ce qui sur les écrans cherche à provoquer l’intérêt immédiat de l’enfant sans nécessairement prendre soin de l’installer suffisamment dans le temps pour capter durablement son attention…

L’ikigaï, ou se résever du temps pour une activité plaisir

"C’est le fait d’avoir une bonne raison de se lever ; non pas une raison de vivre. Une occupation essentielle dont on ne peut se détacher et réserver un temps pour faire une activité qui nous plaît. Dans notre société [occidentale], on a tendance à supprimer cette activité pour d’abord s’occuper de tâches que l’on nous demande" définit Bruno Humbeeck.

L’Ikigaï, c’est en quelque sorte le combustible pour maintenir à niveau son désir de vivre. Or, on le sait, il n’est pas toujours nécessaire d’avoir fait le plein d’énergie pour avancer en ne vivant que des passions intenses, ou en ne poursuivant que des objectifs ardus. On avance parfaitement tant qu’on a de l’énergie et on le fait tout aussi bien avec un réservoir moins rempli "en réalisant les petites choses que l’on aime faire au quotidien", en en se donnant le temps d’éprouver le plaisir de s’y livrer et "en éprouvant au moins une fois chaque journée la satisfaction d’avoir pu faire ce que l’on aime faire".

Avoir un esprit souple, actif et toujours désireux d’apprendre. Se livrer à une occupation avec cœur, avec constance, avec application et dans la sérénité. Se donner un temps à soi qui ne doit être disputé à rien ni discuté avec personne pour lire, écrire, contempler, jardiner, partager, bricoler ou rêvasser. C’est comme cela que l’on nourrit le mieux son Ikigaï.

Préserver son Ikigaï - parce que les choses, quelles qu’elles soient, ont du sens quand on apprécie de les faire - c’est donner toute l’importance qu’elle mérite à toutes ces petites raisons de vivre au quotidien qui empêchent la mort de se donner un prétexte pour s’annoncer de manière anticipée en assombrissant toutes les pensées du lot d’idées noires qui l’accompagnent généralement…

Le mono no aware, ou l'empathie envers ce qui nous entoure

Pour comprendre la différence entre la mentalité japonaise et la mentalité occidentale, Bruno Humbeeck prend l’exemple de l’observation de la nature morte : "Pour un Occidental, la nature morte signifie 'Souviens-toi que tu es mortel'. Donc, ne profite pas des choses, car il y a une chappe de plomb qui t’attend. Elle nous montre aussi des objets périssables montrant que la vie va passer".

Pour un Japonais, au contraire, c’est l’impermanence des choses. Pour lui, puisque rien ne reste, il faut profiter de tout ce qui passe, même ce qui est éphémère !

Le mono no aware invite à se fondre dans l’émotion fugace de félicité précisément parce que l’on perçoit qu’elle est fragile et éphémère, là où nous avons trop souvent appris à ne pas profiter pleinement du bonheur parce que l’on anticipe immédiatement son inévitable fin prochaine.

C’est cela que traduit le concept esthétique et spirituel japonais de "mono no aware", cette forme d’empathie envers les choses qui forment le monde et s’harmonisent dans un paysage.

Le mono no aware, c’est l’imprégnation des choses. Considérer que les choses ont une âme et que, par empathie, on peut la découvrir. On contemple le paysage !

Une activité calme et lente que l’on apprend très bien aux enfants avec la contemplation partagée.

Comment ?

  • Soit en s’installant ensemble devant un paysage et le décrire : l’un et l’autre s’imprègnent de l’idée que ce paysage ne vit que parce que nous le regardons.
  • Soit par un dessin d’enfant : c’est un paysage qu’il raconte.

 

Pour Bruno Humbeeck, "s’inspirer de ces techniques dans pratiques éducatives, c’est ramener davantage la sérénité, plus que du calme".

En effet, le calme, selon le psychopédagogue, c’est le fait de demander à l’autre de rester tranquille ; la sérénité, c’est trouver en soi, les conditions de ce calme. On peut donc être serein dans un espace où tout le monde bouge (comme c’est le cas dans une ville comme Tokyo où il y a des espaces où on peut cultiver cette sérénité.)

Nous pouvons retrouver cette recherche de sérénité dans des dessins animés japonais de Hayao Miyazaki. Il nous y raconte non pas des histoires clivantes entre bons et méchants à combattre (cfr les films de Disney), mais la vie dans laquelle on va devoir s’inscrire en participant à un grand tout qu’est le monde. Il s’agit d’un défi que la personne se donne pour prendre sa place dans le vivant. Le défilement des images ou l’action y est plus lent.

Cet apprentissage du temps lent des images – comme le préconise le kamishibaï apparaît, de nos jours, d’autant plus essentiel dès lors que l’ensemble des médias qui entourent nos enfants font la part belle aux récits endiablés d’évènements en prenant pour support des images de synthèse dans un rythme rapide de 24 images par seconde des dessins animés 'traditionnels’ pour donner l’illusion du mouvement et que le cerveau doit traiter. A l’opposé, quand on raconte une histoire à un enfant, il met le mouvement dans sa tête !

Et si l’enfant ou l’adolescent s’ennuie en regardant le paysage ou un tel dessin animé ?

"A moins que le spectacle ne soit trop long, un enfant ne s’ennuie pas quand on lui raconte une histoire ou quand on prend le temps de lui raconter une histoire", selon le psychopédagogue.

Ce sont souvent les parents qui veulent aller trop vite pour raconter l’histoire…

Quant aux adolescents, ils savent très bien ce que signifie prendre son temps, être cool… D’ailleurs, lorsqu’ils " glandent ", ils sont capables de vivre dans un temps présent non " problématique " pour eux. Ce sont les adultes qui donnent toujours l’impression d’être aspirés par des activités et de fuir autre chose.

Même notre manière de marcher est trop rapide pour un être humain.

Enfin, aux parents qui sont énervés ou qui ne peuvent lâcher-prise face à un adolescent trop cool, Brunot Humbeeck conseille de remplacer la phrase type "T’avances pas dans la vie" - comme si la vie était quelque chose dans laquelle on devait toujours avancer – par la phrase : "Tu ne t’installes pas dans ta vie pour te donner les moyens de progresser".

►► Retrouvez également les conseils de Bruno Hembeeck pour lâcher-prise face aux devoirs scolaires.

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