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Justice et prisons dans Matin Première

Prisons
17 avr. 2012 à 02:42Temps de lecture8 min
Par Gorian Delapture

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-Georges Lauwerijs : Elles sont deux, ce matin : Marie-Christine Marghem, députée MR, membre de la commission Justice, et Benjamine Bovy, avocate de l’Observatoire international des prisons. On va bien sûr parler de la situation carcérale dans notre pays, Bertrand Henne.

 

-BH : Oui, avec une crise qui n’en finit pas, des crises même, au pluriel, puisqu’après l’insalubrité –souvenez-vous de la prison de Forest, puis celle de Verviers-, les conditions de détention, la surpopulation, c’est dernièrement l’insécurité qui pose problème à Andenne et puis à Arlon. La ministre de la Justice a fait des propositions hier, comme l’installation de portiques de sécurité. Manifestement, les syndicats sont déçus. Benjamine Bovy, ces portiques de sécurité, pour l’Observatoire des prisons, est-ce que c’est un mieux ? On sait que cela ne va pas tout régler mais est-ce que c’est quand même un pas dans la bonne direction ou pas ?

 

-BB : Il y a un problème, c’est que la ministre de la Justice n’arrête pas de nous dire qu’il n’y a pas du tout de budget au niveau des prisons, qu’on ne sait pas parce que les prisons sont dans un état déplorable, il y a une surpopulation carcérale endémique. Alors, évidemment, ces évasions ont quelque chose de spectaculaire, attirent l’œil du grand public.

 

-BH : Mettent les gardiens en grève.

 

-BB : Mettent les gardiens en grève, ce qui complique encore la vie des détenus, puisque ce sont eux qui sont pris en otage dans ce cas-là. Maintenant, toutes les mesures de sécurité promises qui ont déjà été annoncées aussi, on avait parlé à une époque de filets anti-hélicoptères, coûtent extrêmement cher. Elles coûtent extrêmement cher et n’apporteront jamais la sécurité absolue au sein des prisons. Au plus nos prisons sont protégées avec des technologies de plus en plus avancées, au plus les attaques de ces prisons seront violentes. On a vu maintenant des évasions par hélicoptère, à la prison d’Ittre ; on sait qu’en France, par exemple, une fois, une prison avait été attaquée, je crois, à coups de bazooka. Quoi qu’on fasse, la sécurité absolue n’existera pas. Si un détenu a les moyens de fomenter une évasion, il est certain qu’il aura probablement les moyens de dépasser la technologie avancée.

 

-BH : C’est de la poudre aux yeux ?

 

-BB : C’est de la poudre aux yeux, c’est ce que nous pensons, oui, sincèrement.

 

-BH : Marie-Christine Marghem, est-ce que ça va servir vraiment à quelque chose ? Les syndicats disaient déjà hier que c’était de la poudre aux yeux, ces scanners, et qu’il en existait déjà d’ailleurs et qu’on ne les utilisait pas toujours.

 

-MCM : Ecoutez, si on ne fait rien, c’est encore pis. Donc, pourquoi reprocher à cette ministre de la Justice qui vient de commencer son travail et qui, jusqu’en 2014, doit faire face quand même à une absence de réforme de la justice depuis 10 ans et à un masterplan qui est en route ou en tout cas qui a été décidé et lancé en 2008 seulement et qui doit se terminer en 2017, pourquoi reprocher à celle-ci de faire quand même une proposition sur 800 000 euros pour mettre des scanners permettant de vérifier si les détenus qui reviennent de promenade ont ou non des objets métalliques ou contondants en revenant de promenade ? Alors, bien sûr, là je partage le point de vue de Madame Bovy, il est évident que la sécurité absolue n’existe pas, comme dans la société d’ailleurs, la prison est le reflet de la société. Mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut rien faire. Et j’estime que la ministre va dans la bonne direction et que les syndicats, qui sont évidemment là pour défendre les gardiens de prison qui travaillent dans des conditions certes très difficiles, ont parfois une façon d’exiger des choses dont ils savent bien eux-mêmes qu’elles ne sont pas réalisables immédiatement. Alors, ou bien on salue quand même l’effort qui est fait, on encourage cet effort, on va dans la bonne direction ; ou bien alors on critique tout systématiquement et les choses vont s’aggraver bien entendu, puisque l’état d’esprit sera négatif.

 

-BH : Benjamine Bovy, sur l’action de la ministre Turtelboom, elle a été vivement critiquée pour, si pas son manque de réaction, une certaine passivité, en tout cas vu du côté francophone par rapport aux évènements d’Andenne, par rapport aux évènements d’Arlon, par rapport à sa réaction aussi à l’insalubrité à Forest ; est-ce que vous pointez le comportement de la ministre ou est-ce que c’est un problème beaucoup plus large et que ses prédécesseurs, on le sait bien, ont été soumis aux mêmes problèmes qu’elle ?

 

-BB : Bien évidemment. Ce n’est pas Madame Turtelboom elle-même qui est responsable de la situation carcérale, c’est une situation qui se dégrade depuis des années. Maintenant, Madame Turtelboom adopte, nous le pensons, la même attitude que ses prédécesseurs, c’est-à-dire un peu ce qu’on qualifie de politique de l’autruche. Pour nous, le problème principal des prisons, c’est la surpopulation. Vous savez qu’à Forest, ils sont près de 720 détenus pour 402 places. Ce problème s’aggrave depuis 10 à 15 ans de manière continuelle, que ce soit à Forest ou dans d’autres prisons. Et là, il n’y a pas de plan général, il n’y a pas de plan pour repenser la notion de peine et la détention. Et c’est le problème de Madame Turtelboom, comme le problème de ses prédécesseurs, mais bien sûr, ça n’est pas elle qui a créé ce problème.

 

-BH : Il y a l’idée de créer des nouvelles prisons dans le masterplan, Marie-Christine Marghem en parlait. Il y a Tilburg, où on a créé à peu près 650 places. Ça veut dire que même si on créée des places, ça ne suffit pas ?

 

-BB : Ça ne suffit pas. Alors, tout cela, les études en criminologie l’ont démontré et, on l’a vu en France, il y a eu pendant une trentaine d’années un énorme plan d’élargissement du système carcéral, enfin du parc carcéral. Et je crois que les chiffres étaient que le parc carcéral augmente de 15 % tandis que la population augmente, elle, de 30 %. Ca ne suit pas parce qu’il y a un effet " appel d’air " et on se rend compte, et ça n’est pas conscient, mais que la magistrature va enfermer plus si elle sait qu’elle a plus de place. Et il faut savoir, d’ailleurs, que toutes les instances internationales, y compris le Conseil européen, déconseillent vivement de construire une nouvelle prison et disent que ce n’est pas une solution à la surpopulation carcérale, il faut penser autrement.

 

-BH : Marie-Christine Marghem, ces nouvelles prisons prévues dans le masterplan -2 en Flandre, 2 en Wallonie notamment-, ce n’est pas la solution structurelle ?

 

-MCM : Ecoutez, c’est une solution structurelle qui a été décidée en 2008, donc moi je ne suis pas d’accord avec cette façon de penser, puisque en 2017, à population constante de 12 000 détenus, on sait qu’on aura encore des difficultés puisqu’il y aura 929 places en trop peu. Et la Cour des comptes qui a établi récemment une étude extrêmement précise sur la surpopulation carcérale dit simplement, et là nous nous rejoignons, qu’il faut absolument une étude globale qui prenne en compte les amortissements, qui prenne en compte l’évaluation de tous les frais engendrés par le masterplan afin justement de voir la réalité en face et de voir ce qu’il convient de faire. Maintenant, le principe de l’appel d’air est bien connu, il y a les tenants de la prison et bien entendu les opposants à ce système-là. Je réponds à cela en disant qu’il faut élargir le champ des peines. Et depuis des années, par exemple, nous demandons que le bracelet électronique soit considéré comme une peine autonome.

 

-BH : Benjamine Bovy, sur la surpopulation, on voit bien que c’est un problème récurrent, sur l’insalubrité dont on a beaucoup parlé avec la prison de Forest, sur les problèmes d’insécurité, hier, certains syndicalistes le disaient : le politique a abandonné la prison. Est-ce que vous iriez jusqu’à dire ça ? Que le politique belge a abandonné la prison ?

 

-BB : Oui et c’est ce que les instances de défense des droits de l’Homme en Belgique disent régulièrement, pointent régulièrement. On enferme les gens mais on ne prévoit rien pour leur réinsertion, c’est-à-dire que c’est surtout qu’ils ont abandonné, au-delà de la prison, un peu le sentiment de justice. Ces gens sont parqués dans des conditions qui sont régulièrement pointées comme étant des traitements inhumains et dégradants. D’ailleurs, la cour d’appel de Bruxelles, la chambre des mises en accusation doit se prononcer aujourd’hui sur cette question de qualification d’un traitement inhumain et dégradant. Il y a un plan de détention qui est prévu dans la loi, qui n’est pas mis en application, les services sociaux ne parviennent pas à travailler, ne parviennent pas à suivre le rythme des détenus. On trouve de l’argent pour des portiques de sécurité mais ce qu’il faut surtout, ce sont des assistants sociaux au sein des prisons pour aider les détenus à retrouver un emploi, à trouver un logement dans l’optique qu’ils ne récidivent pas. Et c’est un peu le problème : on les met aux oubliettes pendant un certain temps et puis ils ressortent sans aucun accompagnement, sans rien qui ne soit prévu pour empêcher qu’ils ne recommencent.

 

-BH : Marie-Christine Marghem, est-ce que la situation actuelle, c’est l’héritage d’un oubli de la prison par les politiques pendant plusieurs années, parce que cela ne rapportait pas nécessairement des voix d’améliorer les conditions de détention ?

 

-MCM : On peut le dire comme ça mais, à nouveau, je crois que c’est la société toute entière qui oublie la prison, parce qu’à partir du moment où, effectivement, les gens sont mis à l’écart, on a tendance à les oublier. Nous avons, dans le cadre de la commission abus sexuels, examiné de façon très détaillée la situation des prisons en termes d’aide psychologique aux détenus et de mise en œuvre d’un plan de réinsertion pour le moment où ils sortiront de prison, puisque quand ils sont enfermés, on sait d’avance qu’ils sortiront à un certain moment et nous voyons que les moyens, là, sont extrêmement pauvres. Les psychologues qui travaillent dans les prisons, il n’y a pas que les assistants sociaux, mais les psychologues qui travaillent dans les prisons sont plus dirigés vers l’expertise et moins vers la thérapie, vers l’aide morale et psychologique aux détenus, et ça c’est un gros problème, je le reconnais et je pense que la société doit se remobiliser, les politiques doivent se remobiliser pour que les prisons puissent avoir un encadrement tel que l’on essaye d’éviter les récidives.

 

-BH : Benjamine Bovy, en 20 secondes, est-ce que vous avez l’espoir que quelque chose change aujourd’hui ? On parle beaucoup des prisons dans l’actualité, ça revient sur la scène politique… Ou est-ce que vous vous dites que c’est comme à chaque fois et qu’on va se retrouver dans quelques mois à refaire une émission là-dessus parce que rien n’aura changé ?

 

-MCM : Oui, nous le craignons fortement puisque, de nouveau, nous ne pensons qu’au sécuritaire et pas du tout à l’optique de réinsertion des détenus, donc oui.

 

-BH : Marie-Christine Marghem, une digression avec vous : de ce sujet des prisons, on passerait à Elio Di Rupo qui se rend au meeting de François Hollande aujourd’hui soir. Est-ce que ça remet en cause, pour vous, la neutralité d’Elio Di Rupo comme Premier ministre ?

 

-MCM : Non, pas franchement. Mais je considère qu’un Premier ministre doit être vraiment au-dessus de la mêlée. Et je pense que, dans ce contexte-ci qui est un contexte belge très difficile -vous avez vu le temps qu’il a fallu pour constituer ce gouvernement : 541 jours-, avec des difficultés qui s’annoncent vis-à-vis des communales -on a, tout à l’heure, parlé des chiffres qui concernent la présentation de listes N-VA au nord du pays dans 80 à 85 % des communes flamandes...

 

-BH : Ce n’est pas une bonne idée.

 

-MCM : Je pense que ce n’est pas une bonne idée et que le gouvernement doit montrer sa force, doit montrer ses objectifs politiques, sa neutralité, surtout dans le chef du Premier ministre. Donc, à mon avis, il aurait dû envoyer quelqu’un d’autre à sa place radicalement, surtout au travers de cette élection qui a beaucoup d’importance pour l’Europe et qui est fort regardée bien entendu ces derniers jours puisqu’on est dans la dernière ligne droite, il aurait dû envoyer quelqu’un d’autre à sa place et rester en Belgique.

 

-BH : Merci, Marie-Christine Marghem, vous êtes députée MR, membre de la commission Justice. Merci aussi à vous, Benjamine Bovy, avocate et membre de l’Observatoire international des prisons.

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