Belgique

Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes : les violences familiales et conjugales sont majoritaires

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25 nov. 2022 à 06:51 - mise à jour 25 nov. 2022 à 10:35Temps de lecture5 min
Par Africa Gordillo

Vingt féminicides au moins ont été commis en Belgique cette année. 20 femmes arrachées à la vie parce qu’elles étaient des femmes. Plus de cinq femmes sont tuées chaque heure dans le monde, selon un dernier rapport de l’ONU.

C’est la partie la plus radicale et définitive des violences faites aux femmes qui se déclinent de multiples manières, de la violence verbale au viol en passant par les coups, le harcèlement de rue ou le cyberharcèlement.

Chaque histoire est à la fois intime et sociétale. Mais ces violences souvent vécues dans le milieu familial ne sont pas une fatalité. Les victimes peuvent s’en sortir, avec de l’aide. Pas la majorité, les situations sont souvent tues et complexes. Un rappel utile à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ce vendredi 25 novembre.

Les violences conjugales et familiales

"Le nombre le plus important de violences, c’est vraiment dans le cadre conjugal et familial. C’est vrai aussi pour les violences sexuelles. La plupart des abus sexuels se passent au sein de la famille, ce n’est pas un agresseur qui vous attend au coin de la rue pour vous violer", constate la directrice de l’asbl Solidarité femmes et refuge pour femmes victimes de violences, Josiane Coruzzi.

Anne – nom d’emprunt, elle préfère rester anonyme – est inspectrice de police à Bruxelles spécialisée dans les mœurs. Elle dresse un constat similaire : "Les victimes sont souvent victimes de leur entourage, que ce soit des amis ou la famille. C’est rarement un inconnu dans une ruelle sombre qui va agresser une femme. Et parfois elles se font amies avec une personne en soirée. Ça se passe bien et à un moment donné, ça dégénère".

Le travail d’Anne se partage entre l’accueil au commissariat des victimes de violences et les interventions sur le terrain, deux situations très différentes.

Au commissariat, la victime vient déposer plainte, une démarche difficile et volontaire. "C’est très courageux de leur part de le faire", insiste Anne. "Parfois, elles se sentent à la limite, ne savent plus quoi faire. Et elles ont très peur quand elles viennent déposer plainte. Parfois, elles essaient aussi de se rétracter. Là, je leur dis que c’est déjà un pas de mettre la justice au courant".

Sur le terrain, c’est complètement différent. Les interventions ont lieu le plus souvent après un appel des voisins alertés par des cris. Quand l’équipe de police arrive sur les lieux, la victime ne veut en général pas parler ou minimise les faits.

Il est arrivé qu’Anne arrive sur les lieux et découvre un compagnon agresseur très calme et une victime très énervée. Des auditions séparées sont réalisées sur place et le compagnon tente de manipuler les forces de l’ordre en taxant sa femme d’hystérique. Il faut une certaine dose de compréhension de la situation et d’expérience pour évaluer correctement la situation.

"À Bruxelles, nous prenons – et le parquet prend aussi – les faits de violences intrafamiliales très au sérieux. Systématiquement quand on intervient, même si c’est une simple dispute de couple, on doit acter un procès-verbal. On auditionne les voisins. Et si la femme victime ne fait aucune déclaration et ne veut pas porter plainte, on acte quand même et un suivi est réalisé ensuite par notre service judiciaire", précise l’inspectrice.

Les données françaises

Les chiffres sur les violences faites aux femmes parlent d’eux-mêmes. En tout cas, les chiffres français puisqu’il n’en existe pas en Belgique. En France, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) avait déjà recueilli plus de 10.000 témoignages quatre mois à peine après avoir lancé son appel à témoignages en septembre 2021. Cette commission a été installée pour deux ans avec la vocation de recueillir les paroles des femmes et des hommes victimes de violences sexuelles dans leur enfance.

Autre chiffre éloquent : selon l’enquête réalisée par l’INSERM pour la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), 5,5 millions de femmes et d’hommes ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance en France. 1 adulte sur 10 est concerné. C’est juste… énorme.

Et en Belgique ?

En Belgique, les données des services qui accueillent les victimes ne sont pas collectées et uniformisées. Par ailleurs, il est impossible de se baser sur le nombre de plaintes parce que ces dernières ne sont pas genrées.

Ce manque d’informations chiffrées "contribue à invisibiliser la réalité du problème, à savoir que la majorité des victimes sont des femmes", analyse Josiane Coruzzi. "Et ici, je ne parle même pas des autres violences comme les mariages forcés, les mutilations génitales, le harcèlement de rue…"

90% des appels reçus sur la ligne gratuite et confidentielle "Écoute Violences Conjugales" (0800 300 30) sont effectivement passés par des femmes victimes de violences et "seulement" 5% émanent d’hommes. Les cinq autres pourcent sont constitués d’appels de l’entourage, de professionnels, etc.

Autre indicateur de l’ampleur du problème : les places dans les refuges. "On répond à 20-25% des demandes d’hébergement parce que nos refuges sont souvent complets. Mais nous ne sommes pas les seules maisons d’accueil spécialisées même s’il n’y en a pas énormément. Ce que l’on sait, c’est que les services de première ligne comme la police, les services sociaux, etc. se plaignent souvent du manque de place en hébergement", précise encore Josiane Coruzzi.

Précisions encore que le seul nombre disponible sur les féminicides commis en Belgique est fourni sur le blog STOP FEMINICIDE, sur base d’articles parus dans la presse. Rien d’officiel à ce stade en Belgique mais la situation devrait évoluer sur ce point notamment avec la future législation sur les féminicides en préparation. Le texte porté par la Secrétaire d’État à l’égalité des genres Sarah Schlitz, un avant-projet de loi, a été approuvé par le gouvernement fédéral en première lecture.

Évolution et zones d’ombre

Force est de constater que le nombre de violences que subissent les femmes au quotidien, reprises dans la Convention d’Istanbul, reste très important.

"Du début de leur vie jusqu’à leur mort, les femmes peuvent être victimes de violences de la part des hommes. À tout âge, on retrouve des violences sexo-spécifiques, liées à leur condition de femmes et qui sont vraiment à questionner sous l’angle du genre. […] Si on ne pose pas la question générale de savoir pourquoi la plupart des agresseurs de femmes sont des hommes, on ne se posera jamais la seule bonne question pour pouvoir travailler à une réelle prévention", lance la directrice la directrice de l’asbl Solidarité femmes et refuge pour femmes victimes de violences situé à La Louvière. Une prévention qui passe par l’éducation des hommes, conclut Josiane Coruzzi.

Mais même si elle est lente, une évolution est perceptible : "On va vers une amélioration de la prise en charge, du subventionnement des services, de la formation des services. Avec les plans d’action nationale et les plans régionaux, les pouvoirs publics visent l’amélioration d’un certain nombre de moyens et de prises en charge", poursuit la directrice du refuge.

Pour elle toutefois, il reste des difficultés comme le fait que certaines femmes cumulent les difficultés. C’est le cas des femmes dans les contextes migratoires, des femmes sans papier.  : "Elles sont particulièrement mal traitées non seulement par les conjoints, par les hommes avec qui elles vivent mais elles sont maltraitées par les institutions. N’ayant pas de papiers, elles ne peuvent être hébergées nulle part et prises en charge par les services. C’est le cas aussi des femmes avec des situations de handicap qui, elles, sont dans des zones grises et mal prises en charge", ajoute-t-elle.

Autre point d’inquiétude : les femmes victimes de violences conjugales après leur séparation. Souvent, alors qu’elles ont trouvé le courage de quitter leur compagnon violent, celui-ci continue à exercer une emprise sur elle après leur départ.

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