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Et Dieu dans tout ça?

Jean-Pierre Dupuy : "Je refuse le concept de valeur à propos de la vie humaine, les vies humaines sont incomparables"

04 mai 2021 à 13:08Temps de lecture5 min
Par RTBF La Première
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Toutes les vies se valent-elles ? Comment cette pandémie fait-elle évoluer notre rapport à la vie et à la mort ? Mais aussi à la catastrophe ? Jean-Pierre Dupuy partage avec nous ses réflexions et ses critiques à l’égard des collapsologues et de celles et ceux qu’il appelle les intellectuels covidosceptiques.
 

(Le Covid-19), c’est un virus moral au sens qu’il nous enjoint de penser aux autres avant de penser à nous-mêmes. Et nous n’avons pas entendu sa leçon.

Voilà ce qu’écrit le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Il signe La catastrophe ou la vie. Pensées par temps de pandémie (Seuil).

Il s’agit du 'journal de pensée' qu’il a tenu pendant la pandémie. Il y réagit moins aux événements que nous avons tous vécus depuis le mois de mars 2020 qu’à la manière dont ces événements ont été analysés, discutés.

Son livre est mû par la colère. La colère de voir des intellectuels relativiser la gravité de la pandémie en cours, s’engager dans une critique virulente de sociétés et de gouvernants qu’ils jugent obsédés par la 'protection de la vie', au point de sacrifier l’avenir du monde, de l’économie et des libertés publiques. Jean-Pierre Dupuy leur répond et met au jour les erreurs logiques – et scientifiques – qui sous-tendent ces raisonnements.
 

Le sacrifice de l’économie et de la liberté

Jean-Pierre Dupuy est donc en colère face aux propos de certains intellectuels covidosceptiques, en particulier ceux de son ami le philosophe André Comte-Sponville, qui parle de sacrifice de l’économie, de sacrifice de la liberté. "Il pense faux et ses arguments sont invalides", dit-il.

Sacrifier l’économie ?

"Tous les pays qui ont essayé de garder la vie d’avant, comme si elle se résumait d’ailleurs à l’économie, ont perdu, et sur le plan de l’économie et sur le plan de la santé. On peut citer la Suède, le Royaume-Uni pendant un bon bout de temps, et bien sûr les Etats-Unis d’Amérique. Je ne parle même pas du Brésil qui est une caricature. Ils ont perdu sur les deux plans et pour une raison très simple : on ne relance pas, on ne maintient pas une économie capitaliste dans un cimetière, tout simplement."
 

Sacrifier la liberté ?

"Moi, j’ai été libertaire dans ma vie et je comprends, même encore aujourd’hui, qu’on ait la liberté de se faire du mal à soi-même : on peut fumer, on peut se mutiler, on peut se faire du mal à soi-même. Mais quid si en se faisant du mal à soi-même, on fait du mal aux autres ? Ça, c’est autre chose ! Quelqu’un qui a le sida et qui a un rapport non protégé avec un ou une partenaire, sans lui dire, est un criminel. C’est un peu ce qui se passe avec le virus ! On peut très bien s’exposer au virus, on peut dire : après tout, c’est mes affaires, je suis dans un pays libre, laissez-moi tranquille, je ne porte pas de masque, je ne me mets pas à distance de vous, c’est ma liberté. Sauf que cette liberté est nuisible à tout le monde et pas seulement à la personne en question, et ça, c’est autre chose !"
 

La valeur de la vie

Jean-Pierre Dupuy a, pour sa part, été interpellé par la question extrêmement délicate du tri : qui sauver si l’on manque de moyens dans les soins de santé ? Et c’est là que la question de la valeur de la vie s’est posée. Une réponse à la question "telle vie vaut plus que telle autre" amène à la question du tri : on sauve plutôt la vie de celui qui vaut plus. Il essaie de montrer que tous les critères de philosophe morale à ce sujet sont 'puants'. "It sucks", comme on dirait en anglais. Parce qu’il rejette toute solution sacrificielle. Dieu lui-même rejette les sacrifices.

Ce qui lui fait encore plus mal, c’est quand on dit, comme André Comte-Sponville, que la valeur de ce qu’il dit vient de ce qu’il est prêt lui-même à se sacrifier pour les jeunes, parce qu’il est plus triste de mourir à 20 ans qu’à 60 ou 80 ans.

"Il faudrait des heures pour discuter de cela. Moi, je serai sartrien : tant qu’on est vivant, l’existence précède l’essence. Tant qu’on a la liberté, en tant que liberté métaphysique, on peut se racheter. Et la dernière heure de votre vie peut racheter toute la vie précédente."

Chacun d’entre nous est par ailleurs irremplaçable.

Etre irremplaçable, c’est l’être pour quelqu’un, au minimum une personne. Et j’espère que chacun d’entre nous est irremplaçable. Mais ça n’a rien à voir avec l’égoïsme, parce que c’est universalisable.

 

Sacrifier la jeunesse pour protéger les grands-parents ?

Ce qui gêne beaucoup Jean-Pierre Dupuy dans cette idée, c’est le mot 'sacrifier'.

"Bien sûr qu’on fait du tort à la jeunesse, mais on fait du tort aussi aux vieux. Ce n’est pas la faute de la jeunesse, il ne s’agit pas de les culpabiliser, d’utiliser des mots aussi forts que 'sacrifier' ! Le problème est que le coefficient R – le nombre de contaminations qu’un nouveau contaminé produit directement – est beaucoup plus fort pour les jeunes que pour les vieux."

Les jeunes respectent les gestes barrières, mais pour autant passent-ils à côté de leur jeunesse ? Jean-Pierre Dupuy observe par exemple que l’enseignement par Zoom ne sacrifie absolument pas ses étudiants aux Etats-Unis. "D’une certaine manière, je vais exagérer un tout petit peu : j’ai plus de rapports profonds, au-delà même de l’enseignement, avec mes étudiants dans les circonstances actuelles que j’en aurais si j’étais physiquement présent avec eux, sur le campus de Stanford. Tout simplement parce qu’ils peuvent me contacter n’importe quand. […]"

Pour lui, confiner les plus âgés pour préserver les plus jeunes, ce n’est pas une bonne idée.

Je défends, dans ce journal de pensées, la thèse, non pas que toutes les vies humaines se valent, mais je refuse le concept de valeur à propos de la vie humaine. Les vies humaines sont incomparables, ce qui n’est pas du tout la même chose que de dire qu’elles sont égales. Elles ne sont pas comparables, on ne peut pas les comparer.

 

Collapsologie et catastrophisme

Jean-Pierre Dupuy n’aime pas les discours des collapsologues. L’histoire démontre non seulement que ces discours sont falsifiés par ce qui se passe, mais aussi qu’ils sont absurdes.

"Je trouve extraordinaire avec les collapsologues qu’ils s’approprient la pandémie, en disant qu’ils n’avaient pas osé la mettre dans le répertoire des catastrophes pour ne pas affoler la population, mais qu’ils y avaient pensé. C’est honteux, c’est de la lâcheté intellectuelle."

Il se définit lui-même comme un catastrophiste. La différence avec les collapsologues est d’abord qu’il ne donne pas une date de la fin du monde ! Le catastrophisme repose sur une promesse de bonheur. Le bonheur est défini comme l’évitement du malheur. Il s’agit d’éviter le malheur. "Les collapsologues ne font même pas ce geste, puisqu’ils prédisent que le malheur va se produire." Cela mène au fatalisme.

Dans la vie personnelle de Jean-Pierre Dupuy, la notion de joie est beaucoup plus importante que celle de bonheur, et c’est par la musique qu’il la trouve d’abord. Ecoutez l’entretien complet ici…

 

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