Chronique littérature

"Jacqueline, Jacqueline" de Jean-Claude Grumberg, un tendre hommage à son épouse décédée

"Jacqueline, Jacqueline" de Jean-Claude Grumberg, un tendre hommage à son épouse décédée

© Photo : JOEL SAGET / AFP

16 sept. 2021 à 07:33Temps de lecture2 min
Par Sophie Creuz

Sophie Creuz nous présente le nouveau livre de Jean-Claude Grumberg, un livre qui porte doublement le nom de son épouse, "Jacqueline, Jacqueline", et qui paraît dans la collection "La librairie du XXIème" aux éditions du Seuil.

"Jacqueline, Jacqueline", comme une exclamation, un appel, une évidence ! Jean-Claude Grumberg est l’auteur du conte merveilleux et tragique "La plus précieuse des marchandises" qui fut un best-seller, alors même qu’il nous parlait de la pire chose qui soit, les camps de concentration et l’extermination de familles entières. Mais sans jamais nommer la chose, l’horreur, comme pour refuser de lui faire une place. C’est ce qui était miraculeux. Il ne conservait que l’amour, le miracle de l’amour.

Ici encore, il s’agit d’amour mais aussi de l’affreuse chose, de la mort, avec laquelle il doit bien composer cette fois, puisqu’il s’agit de la mort de son épouse adorée.

C’est un hommage à leur amour de soixante ans de vie commune, à rire, à se disputer, à s’épauler, à s’éblouir des beautés de l’existence. Et comme toujours chez Jean-Claude Grumberg, les rires se mêlent aux larmes, comme chez Charlie Chaplin. Car dans ces pages qui s’adressent à elle, il note la dérision de l’entreprise : "à qui s’adresse un livre écrit pour toi que tu ne liras pas ?"

Mais s’il l’écrit, c’est peut-être pour rattraper une ultime maladresse qu’il ne se pardonne pas. Alors qu’elle lui tendait les mains sur le lit d’hôpital, il l’a aidée à se relever. "Oh ! Tu ne comprends jamais rien" lui a dit alors avec humeur, celle qui voulait simplement qu’il la serre dans ses bras.

Ce livre est une manière pour lui de lui dire qu’avec elle, c’est la meilleure partie de lui-même qui est partie. Et avec elle, la grâce, la bienveillance. Mais le ton n’est pas à la lamentation. Grumberg est un clown triste, qui ne fait son numéro qu’à ses propres dépens, en bon comique juif. Voilà quelqu’un qui, pour ne pas pleurer, tire la barbe à la maladie, au destin, en enfant blessé qu’il est resté, lui l’orphelin d’un père déporté dont il n’a aucun souvenir. S’il blague, c’est pour donner le change, pour ôter à la mort sa dernière carte, pour qu’elle n’ait pas le dernier mot. Il n’en souffre pas moins atrocement. Mais rendre hommage aux disparus se fait chez lui en convoquant les joies et les tendres souvenirs dont ils furent privés à jamais. Et parfois le hasard lui donne un coup de main, comme le jour de l’enterrement de Jacqueline, un jour de grève nationale. Paris était bloqué par des embouteillages, et alors qu’ils attendaient le chauffeur dans la voiture, voilà que le corbillard s’en va tout seul, sans frein à main, et menace d’emboutir une voiture de police. Comme un gag dans un film de Tati ou un film muet. Et Grumberg accablé de chagrin se dit tout de même que la première à en rire aurait été sa femme. Rire à en crever, magistralement, et sans fausse pudeur, voilà bien ce qu’il fait dans ce livre bouleversant, de deuil et d’amour.

"Jacqueline, Jacqueline" paraît dans la collection La librairie du XXIème aux éditions du Seuil. Et Jean-Claude Grumberg le signera le 20 septembre à la librairie Filigranes à Bruxelles.

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