"J'ai dû me rendre aux urgences coronavirus", témoignage d'une patiente

"J'ai dû me rendre aux urgences coronavirus", témoignage d'une patiente
29 mars 2020 à 12:49Temps de lecture3 min
Par RTBF

Christine Borowiak est journaliste à la RTBF. Vendredi, elle a passé les portes d'un service d'urgences "coronavirus". Pas pour tendre son micro, comme le veut son métier. Mais comme patiente. Voici son témoignage.

Les portes vitrées opaques se sont ouvertes. Un homme revêtu d’une combinaison de protection blanche, ganté, portant un masque, m’a fait signe d’avancer. Je ne voyais que ses yeux noirs. Derrière lui, d’autres hommes et femmes, aussi protégés, aussi anonymes, s’activaient dans la pièce.

Derrière mon masque, j’ai commencé à sangloter. D’effroi. De peur. Tout à coup, violemment, les reportages du JT, que je regardais chaque soir de mon fauteuil, devenaient réalité : j’entrais dans un service d’urgences Covid-19.

Mes difficultés à respirer depuis 1 semaine s’étaient encore dégradées, mon médecin traitant demandait que je sois examinée.

Sentiment de vulnérabilité totale

L’urgentiste a demandé ma carte d’identité. Je l’ai déposée sur une table. Il l’a désinfectée. M’a demandé mon nom. J’ai répondu en pleurant, misérable. Sentiment de vulnérabilité totale.  

Mon mari, reparti après m’avoir déposée, s’est brusquement demandé, foudroyé derrière son volant, si tout compte fait, il allait me revoir.

J’ai avancé dans la pièce, et les silhouettes ont reculé. Pestiférée. On m’a dirigée vers une petite pièce, une alcôve en plastique opaque et planches en bois, fermée d’une porte transparente à tirette, la numéro 5.

Devant, un grand rideau blanc, aussi en plastique, séparait ces "cabines" du reste de la vaste pièce durement éclairée aux néons.

Personne ne m’a approchée. J’ai pris mes paramètres moi-même thermomètre, oxygénation. J’ai relevé mon pull et la doctoresse a ausculté mes poumons à travers le plastique de la porte. Elle est finalement entrée, pour prélever mon sang.

Masque, lunettes, visière par-dessus. Je n’ai pas osé lui parler de face, j’ai tourné la tête. On ne sait jamais. Sa voix était bienveillante, ses yeux vigilants.

Elle a longtemps cherché mon artère, saleté de gants, on ne sent plus le pouls des gens. Quand elle est ressortie, elle a arraché sa blouse jaune, l’a enroulée autour de ses mains. Ensuite, à l’intérieur de cette protection ainsi formée, elle a précautionneusement enlevé ses gants et demandé où était la poubelle des objets contaminés.

Une autre silhouette a passé un coup de torchon sur le sol, aspergé de désinfectant le rideau.

J’ai attendu le résultat des examens prostrée sur la chaise

J’ai attendu le résultat des examens prostrée sur la chaise, résignée. Les yeux fermés, j’entendais les rires, les blagues de ces médecins et infirmie.è.r.e.s, soupape de décompression entre 2 patients, 2 drames.

L’infirmière a essayé de calmer la dame malade de l’alcôve voisine : 117 de pulsations ? C’est parce que vous êtes stressée. Ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer ! Tu crois vraiment ?  


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J’ai finalement été renvoyée chez moi. Il faut continuer le Dafalgan et l’aérosol, et attendre que ça passe : le virus provoque souvent une rechute, et puis ça ira mieux. Soulagement immense. Revenez si ça se dégrade encore. Non, je vous assure, plus jamais un pied chez vous !

J’ai remercié la doctoresse et l’infirmière. Leurs yeux ont souri, un instant. Après, c’était fini, j’étais déjà sortie de leur esprit, de leur vie, place au malade suivant, à la concentration. Je suis sortie des urgences, et du parking souterrain, en remontant la file de voitures qui attendaient de déposer un malade. Sans oser jeter un regard aux occupants.

Je m’en étais sortie, moi

Je m’en étais sortie, moi. Ma présence devenait tout à coup obscène. J’ai baissé la tête. Mon mari m’attendait sur le parking de la morgue, installée juste à côté (bonjour l’ambiance).

On s’est assis par terre, serrés l’un contre l’autre, sans un mot, profitant d’un rayon de soleil et de ce futur à nouveau possible.

Durant cette heure passée de l’autre côté du miroir, j’ai croisé 5 patients et 7 voitures avec un passager malade. 4 ambulances sont entrées (dont " ne dame de 82 ans avec plusieurs pathologies", a crié l’ambulancier).

Une camionnette de pompes funèbres a embarqué un corps, enfermé dans une housse. Un camion transportant de l’air liquide a regagné la sortie. C’était vendredi matin, aux urgences de l’hôpital Marie Curie à Charleroi, et je n’en suis toujours pas remise.         

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