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#Investigation – enquête sur Alibaba : "Je pense que leur présence à Liège est néfaste"

Par Marie Bourguignon via

Il y a près de deux ans que le géant chinois de l’e-commerce Alibaba s’est installé à Liège. C’est la filiale logistique du groupe, portant le nom de Cainiao, qui a pris ses quartiers dans un entrepôt tout neuf, d’une superficie de 33.000 mètres carrés. Ce n’est que le début, la société a pour ambition de construire trois nouveaux bâtiments et d’importer encore plus de colis partout en Europe.

En 2015, quand la société chinoise a annoncé sa volonté d’implanter son 1er hub européen, la Belgique a tout mis en œuvre pour saisir l’opportunité. Les nombreuses missions économiques en Chine et les négociations ont porté leurs fruits. A l’époque, de nombreuses promesses ont été formulées notamment par les autorités politiques. Celles de permettre aux PME wallonnes d’exporter leurs produits, de mettre la Wallonie sur la carte du monde, mais surtout de créer des emplois.

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"On nous a vendu un rêve"

Actuellement, Alibaba a généré un peu moins de 300 emplois directs et indirects à Liège. Sur ce point, la société chinoise respecte ses engagements. Mais de quels emplois s’agit-il ? Quelles sont les conditions de travail du personnel ? L’équipe d'#Investigation a d’abord rencontré Antoine Nowak, ancien ouvrier chez Cainiao, où il a travaillé pendant 6 mois. A 29 ans, il s’est rêvé une carrière dans le monde aéroportuaire, il a rapidement déchanté.

Les réponses, c’était en Chine qu’elles étaient.

"C’était de la poudre aux yeux, on nous a vendu un rêve. Aucune promesse qui nous avait été faite n’a été tenue, que cela soit au niveau des contrats, des promotions ou de l’ergonomie des postes de travail", raconte Antoine. "On était très peu en contact avec les membres de Cainiao. C’était vraiment une des caractéristiques principales du travail pour des employeurs chinois, peu importe la question qu’on avait, on n’avait pas la réponse, parce que les réponses, c’était en Chine qu’elles étaient."

Antoine Nowak, ancien travailleur de chez Cainiao à Liège.
Antoine Nowak, ancien travailleur de chez Cainiao à Liège. © RTBF

Des quotas inatteignables et des primes qui ne tombent jamais

Parmi les "promesses" mentionnées par ce travailleur, il y a des primes juteuses que l’entreprise fait miroiter aux superviseurs. "On avait promis à nos superviseurs qu’ils auraient des primes de productivité à partir d’un certain moment qui pouvaient être équivalentes à six fois leur salaire", souligne Antoine Nowak. "C’était un petit jeu de dupes où ils essayaient de nous faire travailler le plus possible. Les superviseurs n’ont jamais touché ces primes. Encore une fois, c’est de la poudre aux yeux. La plupart de ces superviseurs ne font d’ailleurs plus partie de l’entreprise. En fait, ils sont partis parce qu’ils se sont aperçus que ça ne marcherait jamais."

Un sentiment de surveillance constant

Nous poursuivons notre enquête et entrons ensuite en contact avec un employé, qui lui, travaille toujours chez Cainiao. Pour #Investigation, il accepte de raconter son quotidien dans les bureaux de l’entreprise. L’employé, que nous appellerons Boris, demande que son identité ne soit pas dévoilée.

"Au début, je trouvais que ce n’était pas un mauvais employeur, ils font des bons investissements, les conditions de travail sont bonnes, du côté des salariés en tout cas, on est bien payés. Mais en fait, ils ont une façon vraiment différente d’aborder les choses", détaille Boris.

Tout est enregistré, toutes les données des activités sont disséquées.

"Plus j’y travaille et plus je constate que le choc culturel est trop grand. Le sentiment d’espionnage, par exemple, c’est violent. On se sent surveillé. Quand on a des réunions, tout est enregistré, toutes les données des activités sont disséquées. Nos supérieurs, ils sont complètement fous de data. Tout doit rentrer dans le système et est soumis à analyse. Le moindre petit écart est répertorié et fait débat pendant des jours. J’ai travaillé dans d’autres boites avant, et franchement, je n’ai jamais rien vu de tel."

Boris, employé souhaitant rester anonyme.
Boris, employé souhaitant rester anonyme. © RTBF

DingTalk, l’appli orwellienne créée par Alibaba

Notre témoin nous fait également part de ses réticences quant à l’utilisation d’une application créée par l’entreprise. "Ils nous obligent à utiliser DingTalk", raconte Boris. "C’est une sorte de WhatsApp d’entreprise. L’appli permet un contrôle total sur nous, les employés. S’ils veulent, ils peuvent nous harceler et nous solliciter non-stop. J’ai de la chance, ça n’a pas été mon cas jusqu’ici. Mais cette appli, elle va trop loin. En Chine par exemple, ils n’ont même pas besoin de pointer, c’est DingTalk qui fait le pointage quand le téléphone se connecte à la borne wifi du bureau. C’est vraiment un cauchemar cette app."

DingTalk, aussi appelée Dingding, est peu connue en Europe. Le but de cette application est de rendre possible un travail collaboratif entre employés, elle permet aussi une supervision des tâches. Les sociétés qui y recourent peuvent décider quelles sont les fonctionnalités qu’elles désirent activer.

Le principal problème, c’est la capacité pour les supérieurs à envoyer des notifications en continu.

"Il y a toute une série de fonctionnalités qui peuvent effectivement poser problème sur le plan de l’éthique, du respect de la vie privée et du bien-être du travailleur", commente Nicolas Neysen, professeur en transformation digitale à HEC Liège. "Parce qu’en Chine, on est surtout sur une supervision de type contrôle extrême. Le principal problème, c’est la capacité pour les supérieurs à envoyer en continu à leurs subordonnés des notifications pour les alerter sur pratiquement tout et n’importe quoi. Il y a un véritable risque de santé mentale pour l’employé qui va être systématiquement observé et aussi jugé."

Nicolas Nyesen, professeur en transformation digitale à HEC Liège.
Nicolas Nyesen, professeur en transformation digitale à HEC Liège. © RTBF

Suite au témoignage de Boris, nous contactons les porte-paroles de Cainiao à Liège, voici leur réponse : "Comme pour toutes les activités et outils utilisés sur le site de Liège, le respect des réglementations applicables à tous les niveaux de pouvoir est évident pour Cainiao. En tant qu’entreprise, Cainiao n’encourage en aucun cas le harcèlement ou les comportements intrusifs sous quelque forme que ce soit et par quelque canal que ce soit."

"Alibaba et les 40 promesses", une enquête de Marie Bourguignon et Charlotte Collin à voir dans #Investigation sur La Une télé ou sur Auvio.

Alibaba et les 40 promesses

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