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L'agenda Ciné

Inexorable: noir c'est noir...

Jeanne Drahi est aux commandes de la grande et florissante maison d’édition héritée de son père récemment disparu. Accompagnée de son mari, Marcel Bellmer, un écrivain en mal d’inspiration, et de la petite fille qu’ils ont eue ensemble, elle a décidé de revenir habiter dans la maison de son enfance.

Dans cette vaste demeure perdue en pleine campagne, encore encombrée par les travaux de rénovation, chacun tente de trouver ses marques. Jeanne s’affaire, réglant les nombreux problèmes d’intendance. Marcel, lui, tâche de s’atteler à un nouveau roman et de renouer avec le succès de son premier roman, Inexorable, qui lui valut de nombreux fans et son mariage avec Jeanne. Lucie, elle, meurt d’ennui, raison pour laquelle son père l’emmène adopter un chien dans un refuge tout proche.

Mais difficile pour la gamine de se faire obéir de son nouveau compagnon de jeu, qui finit par fuguer. Le chien est finalement récupéré et ramené par Gloria, une jeune femme fraîchement arrivée dans la région, qui passait par là, par " hasard ".

De fil en aiguille, la jeune femme se rend indispensable et se voit proposer d’entrer au service de la famille pour le meilleur, mais plus sûrement pour le pire…

Fais-moi peur...

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Depuis Calvaire en 2004, son premier long-métrage, un petit sommet de film horrifique, Fabrice Du Welz compte autant d’admirateurs que de détracteurs. Il faut dire que sur le fond comme sur la forme, pas un de ses films ne fait dans la demi-mesure !

En ce sens, Inexorable opère, de l’aveu même du réalisateur belge, un évident virage. D’un abord plus facile, le film, qui creuse, malgré tout, les obsessions de son auteur (on ne se refait pas !), plonge le spectateur dans un thriller psychologique redoutable d’efficacité. Renouant avec un genre de films qui faisait florès dans les années 90, Fabrice Du Welz, va durant plus d’une heure trente faire monter inlassablement la tension avec un indéniable savoir-faire, menant très loin le malaise.

On assiste ainsi au lent et implacable dérèglement d’une famille, qui a tout de la famille idéale. À la manœuvre, Gloria, une jeune femme au visage angélique et aux desseins maléfiques s’emploie à torpiller méthodiquement de l’intérieur un couple se présentant comme un parfait modèle de réussite et d’harmonie. Au fur et à mesure de cette entreprise de désagrégation, les masques tombent tout autant que vont se dévoiler les véritables motivations de la jeune femme.

Servi par un trio d’acteurs à leur meilleur – Benoît Poolvoerde comme on l’a rarement vu, Mélanie Doutey enfin dans un rôle à sa mesure et la révélation Alba Gaia Bellugi (Le Bureau des légendes, 3 x Manon) - on ne saurait trop vous conseiller d’aller voir Inexorable

L’Agenda Ciné ne pouvait manquer de rencontrer Fabrice Du Welz pour parler cinéma et obsession… l’un n’allant pas sans l’autre !

Fabrice Du Weltz
Fabrice Du Weltz Cinevox

L’Agenda Ciné : Une grande demeure un peu isolée entourée de champs et de forêt… on retrouve un peu les éléments de décor et la géographie d’Adoration, votre précédent film.

Fabrice Du Welz : Certains pensent que mes films se répondent. Effectivement, entre Calvaire, Alléluia, Adoration et Inexorable une correspondance du lieu existe. C’est parce que j’aime cette région (NDLR : Les Ardennes) dans ce qu’elle a de plus beau, de plus effrayant et de plus sinistre, que j’adore y tourner. Je crois que tous les metteurs en scène dignes de ce nom - et là c’est le cinéphile qui parle – ont un espace qu’ils aiment, qu’ils filment encore et encore, et qu’ils parcourent de long en large. Ce que je vois dans pas mal de cinématographies et de parcours de cinéastes que j’aime.

Pour ma part, j’aime beaucoup les Ardennes. Adolescent on m’y a mis en pension. J’ai des souvenirs terrifiants. L’hiver, c’est sinistre au possible. Les gens, les mentalités… il y a quelque chose d’assez abject. Et en même temps, quand vient le printemps, c’est le plus beau décor du monde.  Après – et c’est très important pour moi - il y a le plaisir physique d’être sur ces décors avec mon équipe, et de tourner.  

 

L’Agenda Ciné : Amour et répulsion, un binôme que l’on retrouve également régulièrement dans vos films

Fabrice Du Welz : L’un ne va pas sans l’autre. Tout et son contraire… c’est tout le temps ! Nous sommes deux faces avec le pire et le meilleur. Et parfois le pire et le meilleur se conjuguent. Même si je crois à l’existence du bien et du mal, il y a, je pense, pour le commun des mortels, une ambivalence entre les deux. Ensuite les circonstances, le travail sur soi, ou parfois ce que l’on sème, nous poussent d’un côté ou de l’autre.

Le chaos n’est jamais loin.

Ce qui me plaît toujours, c’est cette espèce de combat à mort entre nos pulsions, leur immanence et notre aspect transcendant qui fait que l’on veut accéder au sacré, que nous avons ce désir de dépassement. C’est cette dualité qui fait que nous sommes étranges, fascinants et étonnants.   

 

  Gloria est un prénom récurrent dans vos films…

…Un peu de paresse et de coquetterie de ma part ! Sans faire une analyse rétrospective de tout ça, il s’agit toujours d’une féminité qui m’intrigue, qui me passionne, qui m’interroge, qui m’excite, qui me fait peur.

Ça n’est pas toujours conscient, mais ici, ce qui m’intéressait, c’était en premier lieu de faire un film de tension qui joue plus sur les codes circonscrits du genre, tout en étant personnel et singulier. Et de faire de ce personnage de Gloria, un personnage plus touchant, moins tranché, même si elle est profondément dans une volonté destructrice et nihiliste.

Pour répondre à votre question, ce gimmick de reprendre le prénom de Gloria, comme celui de Jeanne ou certains noms de famille (Bellmer ou Bartel), c’est une manière de construire une petite géographie qui n’appartient qu’à moi.

 

 Comment travaille-t-on alors avec Benoît Poelvoorde, une forte personnalité ?  

Je connais Benoît depuis l’âge de 16 ans, je l’ai rencontré avant le phénomène C’est arrivé près de chez vous. J’ai toujours admiré sa personnalité, son énergie, son côté " bigger than life " assez exceptionnel. Il m’a toujours profondément aimanté ! Je lui ai proposé nombre de films, qu’il a toujours déclinés. On s’est finalement rencontré sur Adoration, et ce fut un peu problématique.

Sur Inexorable, il a compris mes exigences et s’est vraiment abandonné. Après, entre nous, c’est une espèce de pacte : je dois faire comme il est, dans le moment. Surtout, de mon côté, j’essaye d’être un peu moins con que d’habitude. J’essaye d’être un peu plus souple, de faire différemment de ce que j’ai l’habitude de faire, de ne pas être en ligne droite… pour arriver à ce que je veux.

 

Comme le cinéma, dont vous ne pourriez-vous passer, Benoît Poelvoorde vous était également indispensable ?

Je pense que Benoît est un acteur de génie… et je pèse mes mots !  C’est probablement la personne la plus extraordinaire que j’ai rencontrée dans ma vie, avec ses hauts et ses bas. C’est vraiment quelqu’un qui m’électrise. Il a une énergie très particulière. Sur le plateau, j’ai une énergie qui est la mienne, également particulière. Et sur le plateau, j’ai l’impression que, entre lui et moi, quelque chose s’annule.  Avec lui, au fond, j’ai l’impression d’accoucher du meilleur de moi-même… dans la difficulté, dans un vrai combat avec moi-même !

Quand j’arrive à accoucher de Benoît, j’ai l’impression d’accoucher de moi-même et de la meilleure des façons. Il me rend très heureux, et ce, malgré toutes les difficultés que je peux traverser avec lui.

 

Le travail sur la forme est une constante dans votre cinéma

L’idée de départ était celle de la tension, puis est venue l’idée de la forme. Inexorable s’inspire profondément du thriller érotique américain des années 90. Il s’inspire aussi du film de fantômes japonais, mais aussi du Giallo, ces films d’exploitation italiens des années 60 où la forme est quasi fétichiste. Il y a une véritable correspondance entre le fond et la forme.

Ici cette maison me permettait de faire coïncider les deux - la psyché et la forme - dans une espèce de ballet mortifère et incandescent.

Quoi qu’on en pense, le cinéma c’est de la forme. Pour moi c’est la forme qui doit transcender le fond et non l’inverse. Chez Doillon ou chez Pialat, c’est le contraire… C’est un grand débat !

Je pense mes films plus comme un plasticien.

 

Qu’en est-il du fond ?

Chacun appréciera, mais je pense que c’est un film qui révèle tous les mensonges de tous les personnages et qui va jusqu’à un point de nihilisme assez sidérant ! C’est la négation de tout… d’où le titre. Mais ça reste mon interprétation… elle n’est pas forcément la meilleure et sûrement pas la plus vendeuse !

Ce ne sont que des intentions et on peut toujours discuter des thèmes.

Mais mon explication n’a aucun intérêt et le film doit se suffire à lui-même. Et aujourd’hui, ce film ne m’appartient plus !  

Avant tout, j’ai essayé de faire un film qui soit un vrai film de plaisir. J’ai vraiment fait ce film pour le spectateur, en essayant de le prendre par la main et de l’emmener dans un pur thriller, avec une réelle attention pour l’épure, la construction, les arcs dramatiques et la tension.   

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