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Indépendantisme catalan : comment la famille d'un petit garçon qui voulait des cours en espagnol a mis le feu aux poudres

18 déc. 2021 à 16:01Temps de lecture4 min
Par Corentin Laurent

C’est une affaire qui a pris une ampleur régionale puis, rapidement, nationale. Pourtant, tout débute dans la classe d’une petite école de Canet De Mar, à une quarantaine de kilomètres de Barcelone, en Catalogne. Les parents d’un élève de 5 ans de l’école Turò del Drac ont saisi la justice. En cause : l’impossibilité pour le petit garçon de suivre les cours en espagnol, seul le catalan, langue régionale, était utilisé en cours.

La famille a obtenu gain de cause le 10 décembre. Dès lors, le tribunal supérieur de justice catalan impose que 25% des cours qui sont donnés au petit garçon doivent l’être en castillan, le dialecte espagnol le plus parlé en Espagne et la langue officielle du pays. L’arrêt ordonne à Josep Gonzàlez-Cambray, le conseiller à l’Education du gouvernement de la communauté autonome de Catalogne, de prendre les mesures nécessaires pour que ce quota soit respecté, rapporte le quotidien El Pais.

Toujours selon le quotidien, le cas de l’école de Canet De Mar n’est pas isolé. Depuis 2005, 80 requêtes ont été introduites en justice en ce sens. Si bien que le gouvernement autonome est tenu d’appliquer cette norme d’un cours sur quatre à 35 autres classes.


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La décision provoque l’indignation chez les indépendantistes catalans qui ont érigé "l’immersion linguistique" en marque de fabrique de l’autonomie de la région, arguant que le concept est un outil d’intégration sociale et culturelle. Les responsables politiques n’ont donc pas tardé à réagir.

Une polémique à tous les étages

La vive contestation face aux inquiétudes que suscite la perspective d’un espagnol plus présent dans les écoles a tout d’abord commencé sur les réseaux sociaux, sous une forme violente. La famille du petit garçon est la cible d’insultes, harcèlement et menaces. C’est le cas notamment de Jaume Fàbrega, un journaliste, écrivain et professeur d’université très engagé dans la cause indépendantiste qui a appelé à "caillasser" le domicile de la famille, avant de revenir sur ses propos et de présenter ses excuses.

La rue fait aussi écho à ses tensions, rapporte le magazine français equinox. Ce samedi 18 décembre, plusieurs milliers de personnes ont défilé lors d’une grande manifestation qui était organisée pour défendre le catalan à l’école. Une mobilisation à l’appel de la plateforme Som Escola, qui réunit 50 entités. En tête de cortège, des élus indépendantistes, comme le président de la communauté autonome Pere Aragonès.

Et justement, "l’affaire Canet" déchaîne les passions dans les sphères politiques aussi. Au niveau national, écrit El Pais, les trois groupes indépendantistes, rejoints par le parti En Comú Podem, ont rejeté en milieu de semaine une proposition du Parti Populaire (PP) selon laquelle ce quota de 25% de castillan devrait être appliqué dès l’année prochaine. Depuis les bancs de l’opposition, la droite compare les indépendantistes à l’Allemagne nazie ou au terrorisme basque, comme le rappelle libération, brandissant les pressions que subit la famille de Canet de Mar.

Le quotidien français souligne aussi la position délicate dans laquelle se trouve le chef du gouvernement socialiste Pedro Sànchez qui appelle timidement au calme alors que sa stabilité politique repose sur un accord avec les indépendantistes.

AFP or licensors

La Generalitat contourne le problème

L’Education, comme en Belgique, est une compétence des communautés en Espagne. La "Généralité", comprenez l’organisation politique de la communauté autonome de Catalogne, a vécu cet épisode judiciaire comme une ingérence et a décidé de contourner le problème avec une solution aussi inédite qu’étonnante.

Afin d’appliquer l’injonction du tribunal, les 36 classes concernées auront un deuxième professeur, peut-on toujours lire dans El Pais. Un enseignant dit de soutien qui aura pour rôle d’assister et de répondre aux attentes des élèves hispanophones ou désirants s’exprimer en espagnol. L’idée, selon le gouvernement régional, est de fournir un enseignement plus personnalisé. Plus coûteux, aussi.

Sur le terrain : un réel conflit communautaire ?

Au-delà de la sphère politique et médiatique ainsi que les réseaux sociaux, les écoles catalanes sont-elles réellement le théâtre de tensions communautaires entre pro et anti espagnol ? Pas vraiment, selon David Domingo, coordinateur de la chaire de journalisme de l’Université Libre de Bruxelles et originaire de Catalogne.

"En Espagne les médias ont toujours été très politisés", contextualise le chercheur. "En fonction des tendances politiques et de l’ancrage idéologique de chaque média ça prend une tout autre tournure. Les médias de Madrid exploitent un cas qui pourrait être anecdotique comme si c’était un problème systématique dans les écoles catalanes", affirme-t-il. De l’autre côte les médias barcelonais plaideraient plutôt en faveur de l’enseignement en catalan. "Il y a une instrumentalisation d’un côté pour continuer à faire progresser l’idée qu’il y a une confrontation culturelle en Catalogne, ce qui n’est pas du tout vrai dans la vie quotidienne évidemment", constate David Domingo.

Selon son expérience plus personnelle, l’universitaire fait état d’un large consensus au sein de la population concernant ce principe d’immersion linguistique. Impression à mettre en regard du fait que malgré ce principe, beaucoup de professeurs continuent de donner cours en espagnol, sans que cela ne provoque de tensions particulières. "Si vous regardez qui génère les débats, il s’agit souvent de citoyens qui sont des militants. Les citoyens lambda se préoccupent peu de cela. Dans la vie quotidienne, dans la rue, chacun s’exprime dans la langue qu’il veut", ajoute David Domingo qui précise que l’espagnol est une langue très présente en catalogne, que ce soit au niveau culturel ou médiatique.

Cette polémique, cette "affaire Canet", semble donc être plus un débat qui anime les sphères déjà politiquement engagées qu’une réelle tension communautaire.

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