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Les Grenades

In Manon Collette We Trust, "mon rêve, c’était de voler et j’y suis arrivée !"

02 avr. 2022 à 11:29Temps de lecture7 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Place à Manon Collette qui a suivi ses ambitions et est devenue pilote de ligne. Aujourd’hui, aux commandes d’avions de rapatriement médicaux d’urgence, elle sauve des vies à travers sa passion pour l’aviation.

Nous retrouvons la pilote par visioconférence. Depuis 6 mois, elle vit en Hongrie à une heure et demie de Budapest. C’est là-bas quelle a signé un contrat pour une compagnie de rapatriement sanitaire. Par écran interposé, elle revient sur son parcours mouvementé...

"Je voulais devenir pilote de chasse"

Cest dans la province du Luxembourg dans la région de Florenville quelle grandit le regard tourné vers le ciel en se rêvant pilote de chasse. "J’ai toujours été attirée par les avions... Dans ma famille, on ne vient pas du tout de ce monde-là, mais les pilotes de F16 effectuaient des exercices de vol au-dessus de chez moi. Je les observais pendant des heures."

À savoir en Belgique, la profession de pilote de chasse est pour l'instant exclusivement composée d’hommes. "Je ne me suis même pas posé la question du genre. La seule chose qui comptait pour moi c'était de réussir les examens d’entrée." À 18 ans, elle passe les tests d’admission de l’armée. "J’ai été recalée directement. Ils ont repéré que l’une de mes vertèbres était cassée. Je l’ignorais." C’est un coup dur. Face à l’impossibilité de poursuivre dans cette voie, elle entreprend des études pour devenir professeure de sport. "Ma maman tient une école de danse dans la région de Florenville, mon père est un grand sportif aussi. Pour tout le monde, c’était logique que je me dirige vers le sport."

Le temps avance, mais ses rêves de cieux continuent de l’animer. Une fois son diplôme en poche, elle s’offre enfin un vol-découverte. "Il fallait que je sache si l’aviation était juste une idée d’enfant ou si c’était une véritable passion... Ce premier vol a changé ma vie !"

Après cette expérience, elle décide de tenter sa chance et de passer le premier brevet, celui qui permet de piloter des avions privés. Pour financer ce projet, elle travaille deux ans comme prof de sport et de danse tout en se formant. Elle est alors la seule femme de l’école d’aviation. À l'issue de ce premier cap, Manon Collette est convaincue : elle quitte son emploi, souscrit un emprunt à la banque et se lance dans la formation de pilote de ligne.

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Travailler dur pour atteindre son objectif

"Pour devenir pilote, on peut réaliser un parcours intégré ou modulaire. Le premier se déroule dans la même école de A à Z, ça coute beaucoup plus cher, environ 100.000€. Moi j’ai opté pour le parcours modulaire. Tu sélectionnes les écoles dans lesquelles tu vas passer tes licences. Il y a plusieurs brevets avec à chaque fois des procédures différentes..." Ce choix de carrière demande un investissement en temps et en argent ; malgré sa ténacité, certain·es proches ne la pensent pas capables de réussir. "Ça a étonné beaucoup de monde que j’aille jusqu’au bout... J’ai été éduquée à me blinder à travers les expériences de la vie. Je ne m’arrête pas aux critiques ou aux ragots."

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À 24 ans, elle devient officiellement pilote de ligne. Elle postule dans plusieurs compagnies, passe quelques entretiens, entame des procédures d’embauche. Elle s’apprête à signer un contrat au Maroc, quand en mars 2020, la pandémie entre dans nos vies... "Le destin a fait le reste. Les recrutements sont tombés à l’eau. Le monde de l’aviation s'est arrêté. Ce n'était plus possible de trouver un emploi..." Nouveau coup dur.

Ambulancière du ciel

Loin de se laisser abattre, après le premier confinement, l’aviatrice se réinvente et décide de devenir instructrice. "J’ai pu le faire grâce à un accord avec le club des Ailes Ardennaises à Charleville-Mézières. Cette solution m’a permis de me perfectionner et de continuer à voler pendant cette période difficile."

Pendant ce cursus, elle se rend en Hongrie et rencontre les employé·es dune compagnie de rapatriement médical. Le projet lui parle, quoi de mieux que de mettre ses compétences au service de l’humain ? Elle tente sa chance et est finalement engagée. Depuis, elle commande des avions d’urgence à travers l’Europe et l’Afrique du Nord : l’équivalent d’ambulances, mais dans les airs.

"Ce n’est pas évident parce qu’il faut faire abstraction de ce qu’il se passe à l’arrière. On vole avec un·e médecin et un·e urgentiste, le ou la patient·e et parfois un·e membre de sa famille. Il arrive qu'on transporte des cas assez complexes." Elle se remémore l’une de ses premières missions : "On a rapatrié dans son pays une jeune femme de 24 ans en phase terminale de cancer. Elle souffrait beaucoup. C’était terrible. Comme il n’y a pas de porte au cockpit, si la personne est fort agitée, j’entends tout. C'est un défi de ne pas se laisser aller à l'émotion, mais concernant le pilotage, c’est très intéressant de rester concentrée sur ma mission, c’est un très bon apprentissage."

Un autre aspect inédit de ce métier est la surprise des destinations : Manon Collette peut aussi bien atterrir dans un aéroport international que sur la piste d’un aéroport de campagne...

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De plus en plus de femmes

Aujourd’hui, notre interlocutrice fait partie des 5,8% de pilotes femmes à travers le monde. "Il y a de plus en plus de femmes pilotes, mais aussi de femmes mécanos ou à la tour de contrôle. C’est positif !" En tant qu’instructrice, elle observe également une évolution au sein des clubs. "Dans le groupe où je donnais cours, sur 12 apprenti·es pilotes, il y avait 4 femmes !"

Dans ma région, le parcours classique quand on finit les études, c’est de se mettre en couple, d’acheter une maison, de faire des enfants...

Les stéréotypes de genre autour des métiers scientifiques et techniques est l’un des freins de l’accessibilité des femmes à ce métier. "Je me souviens, un de mes profs en secondaire m'avait dit que je n'arriverais jamais à devenir pilote parce que mes points en math étaient en dessous de la moyenne et que pour lui, il fallait devenir ingénieur avant d'être pilote, mais c’est une fausse croyance !"

Les femmes dans la recherche astronomique et scientifique - Les Grenades série d'été

L’aviatrice revient également sur l’importance d’oser sortir du schéma traditionnel : "Dans ma région, le parcours classique quand on finit les études, c’est de se mettre en couple, d’acheter une maison, de faire des enfants... J’ai beaucoup de respect pour ça, mais oui, entreprendre ces formations, aller au bout du processus, partir seule en Hongrie alors que mon compagnon vit en Belgique... C’est vrai que ça change !"

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Elle explique ne pas avoir entendu de remarques sexistes dans le milieu de l’aviation. "Au contraire, j’ai rencontré de très chouettes instructeurs qui m’ont soutenue. L’aviation est un monde de passion. Il y a certainement du sexisme, mais pour ma part je n’ai pas à me plaindre. C’est clair, ça reste un milieu masculin, mais il y a de l’entraide." Elle pointe néanmoins le fétichisme des femmes en uniforme comme problématique. "Mais ce sont les gens qui n’y connaissent rien en aviation qui font des remarques du genre ‘c’est sexy une femme en uniforme’. Ces commentaires sont nuls et n’apportent rien..."

Elle ajoute : "Ce qui m’étonne le plus dans ce milieu, c'est surtout le fait de ne rencontrer que trop peu de personnes racisées... Il y a encore beaucoup de travail à accomplir pour améliorer l’inclusion de toutes et tous." Différentes études mettent en effet en lumière le manque de diversité dans le secteur.

On a rapatrié dans son pays une jeune femme de 24 ans en phase terminale de cancer. Elle souffrait beaucoup. C’était terrible. Comme il n’y a pas de porte au cockpit, si la personne est fort agitée, j’entends tout

Role models féminins

Très active sur Instagram, elle communique avec une communauté de près de 13.000 personnes. Le réseau social lui permet notamment de rentrer en contact avec d’autres femmes pilotes à travers le monde.

Est-ce qu’aujourd’hui elle se sent fière de son parcours ? Elle sourit : "Oui, mais je ne me le dis pas souvent. En vous parlant, je réalise tout ce qu’il s’est passé... Je crois que je suis encore un peu dans mon rêve même si j’ai bien les pieds sur terre..."

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Quand elle le peut, la pilote retourne dans son village près de Florenville. "Il m'arrive encore de donner des cours de danse dans l’école de ma maman. C’est sympa de croiser les gens. Certain·es me suivent via les réseaux sociaux. Aussi, beaucoup de personnes m’ont soutenue pour le financement d’une formation supplémentaire que j’ai dû entreprendre avant de rentrer dans la compagnie. J’avais vendu des lasagnes pour gagner un peu d’argent, celles et ceux qui m’ont aidée sont content·es de découvrir l’aboutissement de mon projet."

Pour conclure, Manon Collette livre ses conseils aux jeunes qui, comme elle à l’époque, passent de longues heures le regard vers ciel en se rêvant aux commandes d’un avion :  "L’aviation est un monde incertain. On peut facilement perdre sa licence médicale ou voir le secteur à l’arrêt comme pendant le confinement... Pour ces raisons, c’est mieux d’avoir un plan B, un autre diplôme pour ne pas se retrouver criblé·e de dettes et sans revenu. Mais une fois que cet aspect matériel est réglé, suivez votre cœur et foncez !"


Retour sur l’histoire : Hélène Dutrieux, première aviatrice belge

Le 25 novembre 1910, Hélène Dutrieu fut la première femme à recevoir un brevet pilote dans l’histoire de l’aviation belge et même la deuxième aviatrice en Europe, derrière la Française Élise Deroche.

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Dans la série In… We Trust (Nous croyons en) :

 


 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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